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BERTHE ET CÉLINE - par Robert Lévesque

2011-07-14

    « Gracieuse et vive comme un oiseau », écrit François Ricard en évoquant Berthe Simard dans sa biographie de la romancière de Bonheur d’occasion ; mardi, vers 15 heures, je suis allé cogner à la porte de l’oiseau. Berthe Simard, la grande amie des étés de Gabrielle Roy en Charlevoix, a pris quelques minutes pour ouvrir. Elle marche lentement, avec une canne, je ne m’étais pas annoncé, j’arrivais à l’improviste sachant sa sieste terminée. Une blouse bleu ciel impeccable, le col blanc boutonné au cou, le pantalon noir au pli parfait, des bas blancs souliers noirs, l’oiseau est toujours gracieux, mais la femme de 95 ans n’a plus de vivacité que dans les yeux…  

    Je ne lui posai pas de questions directes au sujet de son amie Gabrielle avec qui elle partagea en voisine 25 étés jusqu’au dernier en 1983, je laissais venir… Elle me parla de la beauté du ciel rose de la veille au soir… On a parlé chevreuils, car une maman (une chevrette, une biche ?) avec ses petits avait traversé ma cour (ma cour !) le matin en allant vers le boisé menant chez elle. Berthe m’a parlé de sa sœur qui lui reste (ils étaient 13 les enfants de Liguori Simard, dixième génération, là depuis le XVIIe siècle) et qui a 93 ans. Même si leurs maisons ne sont pas à cent pas, elles n’ont de contact que par le coup de fil du soir…  

    Quand j’ai feint de me demander depuis quand son amie Gabrielle était partie, tout de suite elle a dit « depuis 28 ans, cet été ». Se débloquait le souvenir du dernier été lorsque (Ricard le raconte dans sa biographie) Gabrielle Roy, au sommet de leur amitié, lui demanda, se sachant condamnée après trois infarctus, si elle lui tiendrait la main au moment de sa mort. « C’était trop demander, je lui ai dit que l’on partirait ensemble ». Silence. Un bateau passe. Alors, elle fit un coq-à-l’âne, me disant qu’elle était déjà allée au Japon ! Son frère missionnaire, un guide parfait ! Je savais, ayant lu Ricard, qu’elle n’a pu lui tenir la main, une ambulance emporta Gabrielle vers Québec et Berthe n’eut que le temps de lui dire « bon voyage »…  

    Je la regardais, puis je regardais la pile de livres posée sur la petite table près de sa berceuse, des livres sur les oiseaux, et soudain je pensai qu’elle avait quelque chose, l’attitude, le regard, la minceur, la grâce lente, l’attention à l’autre polie et véritable, quelque chose d’un Jacques Poulin bien vieilli. 

     Je buvais un verre de Muscadet, avant ma visite, lorsque Céline arriva à Petite-Rivière-Saint-François. Le Mercure moderne des services de presse, Canpar, m’apportait la nouvelle biographie du « guenillou », celui dont la France ne veut pas commémorer le cinquantième anniversaire de la mort. Il aurait 117 ans, ledit « salaud » et si grand écrivain. Gabrielle Roy le lisait-elle ? Je n’aurai pas le temps de me taper l’ouvrage d’Henri Godard, un professionnel de Céline, car je suis aux prises avec Handke et Stendhal et j’ai promis à Strindberg et Pessoa… Je le lirai en ville. Mais je l’ai « picossé », je suis allé à ses années cinéma, car ma rédac’chef tient au minimum de pertinence avec le septième art…  

    Pour le gamin Destouches, le cinéma c’étaient les sorties (qui seraient inoubliables) avec sa grand-mère Céline Guillou (guillou, guenillou), ils allaient sur les boulevards et celui des Italiens au numéro 8, le Théâtre Robert-Houdin que Georges Méliès dirigeait, projetant ses vues animées entre des numéros d’illusionnistes. Le futur auteur du Voyage au bout de la nuit et des pamphlets antisémites raffolait du cinématographe et de ses épouvantes comme Le diable noir, Une nuit terrible, et Le juif errant… Mais quand il a dix ans, sa grand-mère clamse ! Grand drame pour le gamin qui délaisse le cinéma, lui préférant, plus tard, les écoles de danse…, les jambes réelles…  

    Et le cinéma ne le rattrape pas. Personne n’ose (ni Gance, ni Autant-Lara) transposer à l’écran l’univers du Voyage et quand il ira à Hollywood dans les années 40 il ne subira que des refus. Il aurait tant aimé empocher la cagnotte ! Il aura eu le même sort cinématographique que son égal, mais différent, Proust.  

    Vous savez ? Si, en 1947, la Universal, qui en a acheté les droits pour $75 000, avait mis en chantier une production de Bonheur d’occasion, c’est Joan Fontaine qui aurait obtenu le rôle de Florentine Lacasse…  

Robert Lévesque

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