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PRISON VALLEY - critique de Damien Detcheberry

2011-07-14

CELLULES DE CRISE

    Nous vivons, certes, des temps décadents, mais réjouissons-nous tout de même de l’actuel maelström de nouvelles formes narratives provoqué, d’abord, par l’apparition massive dans la culture populaire des jeux vidéo, puis par l’explosion du web et des écrans portatifs. La prolifération de web documentaires, que le succès de Prison Valley ne contredira pas, participe évidemment à ce foisonnement créatif réellement enthousiasmant autour de formes qui, si elles « se cherchent » encore, comme il est devenu commode de les décrire, n’en témoignent pas moins d’une véritable témérité à s’aventurer vers l’inconnu.  

    Cela fait plus d’un an que Prison Valley a été mis en ligne, mais il fait toujours office aujourd’hui de Rolls Royce du genre. Il est vrai que, de sa conception technique à son design, ce web documentaire reste un modèle : esthétiquement réussi, il reste facile d’accès pour celui qui souhaite simplement survoler l’ensemble et accéder à la partie vidéo (un documentaire linéaire d’une heure, qui a été diffusé sur plusieurs chaînes de télévision) comme pour celui qui veut approfondir la visite et découvrir les suppléments offerts par le site (photos, textes, entretiens, etc). C’est évidemment la seconde approche qui est la plus enrichissante : en termes de narration ludique justement, les concepteurs de Prison Valley ont emprunté à l’univers des jeux l’architecture non linéaire du site. L’imaginaire des premiers jeux d’enquête – tels que Déjà-vu (1985) ou Under a Killing Moon (1994) pour ne citer que quelques-uns – qui ont ouvert la voie à de nouvelles formes de narration dans le domaine des jeux vidéo, est réinvesti ici à la cause du documentaire et à celle du sujet traité. On peut y voir à la fois un hommage ingénieux à ces jeux précurseurs et un prolongement trans-médiatique réussi. La ville de Fremont County (« 36 000 âmes, 13 prisons, 7731 condamnés ») se dévoile ainsi à l’internaute à travers un jeu de pistes et de recherches d’indices ; une chambre d’hôtel personnalisée permet de regrouper les informations, de consulter l’annuaire des personnages rencontrés et de cataloguer les découvertes glanées au gré de l’exploration.  

    À partir de cette chambre d’hôtel, un forum de discussions permet aussi de poser des questions aux protagonistes du documentaire, de partager ses opinions en direct avec les autres internautes présents sur le site, voire de contribuer à des débats avec divers intervenants. Ces temps-ci, l’activité sur ce forum semble cependant fonctionner au ralenti. On devine qu’il aurait peut-être fallu, pour vivre pleinement l’expérience Prison Valley, être présent à un meilleur moment de la vie du site, probablement dans l’effervescence médiatique du projet. On touche ici néanmoins à l’aspect le plus excitant, et de loin le plus problématique, de la pertinence des web documentaires, à savoir leur connectivité. Si le pari de la narration interactive est gagné dans ce cas précis, c’est au final la capacité de tout web documentaire à rester une œuvre ouverte qui assurera sa longévité. Or, pour qu’il vive, encore faut-il qu’un site soit constamment habité, nourri par ses créateurs, mais aussi et surtout par l’ensemble de la communauté. Si l’expérience offerte par Prison Valley de ce point de vue commence aujourd’hui à s’essouffler, il n’en reste pas moins que le site a démontré le potentiel d’enrichissement que peut proposer un web documentaire savamment réfléchi.  

    Une bonne nouvelle, donc. Car, si l’engouement généralisé des institutions financières pour la création de documentaires multi-plateformes est en soi encourageant, sa mise en application hasardeuse présente également le risque de voir pulluler des œuvres où la composante multimédia fera surtout office de décorum high-tech. Il serait regrettable notamment que le web documentaire ne devienne au genre documentaire ce que la 3D est aujourd’hui au blockbuster hollywoodien : un pis-aller technologique, un argument marketing destiné à masquer le manque d’idées nouvelles, voire l’incompréhension totale du médium à travers lequel des œuvres malheureuses s’improviseront. En d’autres termes, en parallèle à la bataille formelle menée sur ce que représente esthétiquement le web documentaire, il y a une autre lutte, essentielle et idéologique, qui consiste à ne pas laisser s’installer l’idée que tout documentaire, moyennant une rallonge économique, peut se transformer en web documentaire. À ce titre, la réussite artistique de Prison Valley est d’autant plus à saluer qu’elle confirme que, si les formes du web documentaires se cherchent encore, les éclaireurs sont au moins sur la bonne piste.  

Damien Detcheberry

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