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Plateau-télé

LA SOUPE À TOUT - par Robert Lévesque

2011-07-21

    J’enfile un molleton, car la matinée est devenue fraîche au moment de me mettre au travail, me mettre au travail façon de parler (je suis toujours au chalet de Gabrielle Roy dans l’enchantement sans la détresse), me mettre à écrire plutôt, assurer la survie estivale et vacancière d’une chronique sur le cinéma qui passe à la télé sans regarder aucun film, sans lecteur de DVD, seul avec une Samsung dix pouces qui ne capte que deux chaînes dont la publique, devenue innommable, qui n’offre en soirée que des conneries (de Pénélope en Kiwis) pour débiles consentants qu’on infantilise ferme ; on rediffuse quoi à 23 heures quand, revenu d’une salade tiède aux pétoncles, on aimerait se couler dans un Capra, un De Sica, un Ida Lupino ? La reprise de l’émission culinaire et cucul la praline du matin !!!  

    Matinée fraîche, donc, molleton pelucheux, et pourtant au réveil le soleil était si chaud et à la radio, j’étais chanceux, c’était l’air chaloupant de Manhä de Carnaval qui filait, me faisant un matin de carnaval à moi seul en me ramenant en imagination intacte au charme épidermo-mélodique du film de Marcel Camus, Orfeu Negro, la musique d’Antonio Carlos Jobim, 1959, Palme d’or et surtout Marpessa Dawn. Je n’ai jamais oublié Marpessa Dawn, l’Euridyce de Rio de Janeiro, mais je ne sais pas ce qu’elle est devenue, Wikipedia est muet, personne ne lui a fabulé dans l’à-peu-près une biographie approximative… Marpessa Dawn…, il y a des noms et des yeux d’actrices disparues que je n’oublierai jamais, comme celui de Tatiana Samoïlova dans Quand passent les cigognes…  

    Hier, j’avais, venue en voisine depuis Saint-Joseph-de-la-Rive avec une copine, celle que j’appelle « Crocodile » (je suis sa « vilaine bête »), une fille critique de cinéma depuis quelques lustres, avec qui on se tirait parfois par les cheveux quand j’étais au Devoir, une fille « bibitte » et sympa, mais entre elle et moi, depuis 1999, il y a L’Humanité qui nous sépare. Je ne peux pas pardonner l’accueil vulgaire que la clique grégaire des envoyés québécois à Cannes fit au chef-d’œuvre de Bruno Dumont. Comment dès lors demeurer courtois avec une collègue ? En faisant l’impasse sur une telle erreur collective de jugement, un tel affront fait dans l’irréfléchi à la littérature du cinéma. 

    La littérature du cinéma ? Ma rédac’chef vous a récemment et justement causé en édito du cinéma d’auteur. On est un auteur de film comme on est un auteur de roman, on écrit sur l’écran comme sur la page. On est Fellini comme on est Borges. Ophüls comme Stendhal. Mais aussi on est Binamé comme on est Marie Laberge. Ou Lelouch comme Guy des Cars. Au lecteur, donc au cinéphile, de distinguer le bon grain de pellicule de l’ivraie des faiseurs… Par ailleurs, ma Crocodile avait apporté de la soupe, de la « soupe à tout », disait-elle, et on y trouvait des haricots, du riz, des champignons, du poulet, du maïs, un jardin et une basse-cour y étaient passés… Et sa cousine ressemblant à Margaret Atwood était la nièce d’Alain Grandbois…  

    Littérature et cinéma. Je suis plongé dans le catalogue de l’exposition « Gallimard, un siècle d’édition » et j’apprends que les Cahiers du cinéma avaient eu un creuset dans la maison fondée par Gide et monsieur Gaston. De 1928 à 1931, puis de 1946 à 1949, l’éditeur de Proust et Céline (tous les deux d’abord refusés puis récupérés) s’était lancé dans l’aventure d’une revue appelée « Du cinéma » puis « Revue du cinéma ». Ces publications furent des échecs financiers, mais la cause était noble de vouloir « traiter le cinéma à l’égal de la littérature et du théâtre ». Il y avait là des gens comme Denise Tual qui deviendra productrice de films sur Messiaen, Masson et Bunuel, et surtout Jacques Doniol-Valcroze qui, en 1951, fondera avec André Bazin les fameux Cahiers…  

    Doniol-Valcroze dont j’aime me rappeler son meilleur film, L’eau à la bouche, une légèreté surfant sur la nouvelle vague en 1959, trois couples et un chassé-croisé nonchalant sur une musique de Gainsbourg, avec la belle Canadienne Alexandra Stuart et l’impérissable Bernadette Lafont avec qui j’aimerais bien rire en mangeant une soupe à tout… 

Robert Lévesque    

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