Format maximum

Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

PAS ENCORE MORT

2011-07-21

    La fermeture de l’usine Technicolor à Mirabel qui, non contente de mettre des centaines de personnes au chômage, marque symboliquement le dernier coup de ciseau dans la pellicule 35 mm. La suspension d’une subvention fédérale de 490 000$ par le ministère des Ressources humaines et du Développement des compétences, dont on apprend tristement l’existence, frappant ce beau projet communautaire qu’est Wapikoni Mobile (les outrés – et à raison – pourront, en attendant mieux, rejoindre la page Facebook SOS Wapikoni Mobile pour se tenir au courant des développements de ce scandale aussi triste que de mauvais présage). L’arrivée sur nos écrans d’une bataille entre cow-boys et extra-terrestres dont on nous explique qu’il faudrait le prendre au 20 000e degré alors qu’elle ne fait qu’incarner l’état de décrépitude avancé d’un nombre impressionnant de cerveaux à Hollywood. Non, vraiment, ça va mal. Depuis quelques semaines, les nouvelles se suivent et se ressemblent, chacune laissant planer dans l’air une âcre odeur de décomposition. 

    Comme d’habitude, c’est l’oncle Jean-Luc qui nous aura prévenus avant tout le monde. Depuis le temps qu’il la prophétise, Godard, cette mort du cinéma… Il n’y a plus rien là de surprenant. Dernière nécrologie en date? Le 12 juillet dernier, lors d’une entrevue donnée à Fiachra Gibbons du Guardian. Paf. Morts, finis, kaput, les auteurs et donc le cinéma avec eux. Mais Godard n’est pas Greenaway, grand fossoyeur en chef de cet art aimé puis rejeté comme un vulgaire moucheron. Car Tonton Nouvelle Vague, 80 ans bien sonnés, est en mode solution. Ça ne roule plus rond? Remettons les compteurs à zéro et recommençons. Apprenons du nouveau, utilisons les nouvelles technologies, fabriquons, amusons-nous. Le cinéma est mort, vive le cinéma!

    Après avoir proposé une solution à la crise grecque qui, si pour autant qu’elle soit farfelue n’en a pas moins le mérite d’être très rigolote (faire payer l’utilisation du mot « donc », legs essentiel de la Grèce à l’humanité), et ne pouvant s’empêcher de lancer ses traditionnelles sentences définitives en forme de baffe bien sentie (« les Américains font des films comme personne d’autre ne le peut. Même les Norvégiens n’arrivent pas à faire des films aussi mauvais »), l’homme se lance en effet dans une tirade contre le sacro-saint droit d’auteur dont les limites doivent, selon lui, bien vite être étendues au risque de voir le « nouveau » cinéma se casser les dents contre un mur infranchissable. Pour résumer grossièrement, puisque, grâce à nos téléphones portables, YouTube et autres inventions du diable, nous sommes tous devenus des auteurs, pourquoi continuer à appliquer des lois et des concepts adoptés avant l’émergence de ces outils et ainsi brimer la créativité, la vraie?

    Derrière son argument comme d’habitude plus provocateur qu’autre chose, se cache pourtant un réel enjeu mis sous la lumière depuis quelque temps par l’arrivée de cette nouvelle « tendance » — à utiliser avec tous les guillemets disponibles — : le mash up. Incarné notamment dans son Film Socialisme, remontant carrément pour certains aux films expérimentaux de Jonas Mekas, la nouvelle bestiole qui s’est même offert une exposition du côté de Paris le mois dernier offre en tout cas un sacré beau problème aux juristes et autres avocaillons en herbe. À qui appartiennent les images? La voilà, la question qui tue. Toutes ces heures et ces heures de vidéos offertes à tous sur les sites de partage, ces kilomètres de bandes passantes occupées par des chatons et autres culbutes spectaculaires, ces moments d’actualité volés par de simples quidams et jetés en pâture aux plus avides dans ce qui est maintenant devenu notre Far Web. À qui? C’est exactement dans cette brèche que s’engouffrent les mashupers (?), créant comme ils le veulent à partir des images appartenant à d’autres et glanées gratuitement et en toute légalité sur le web. Montage, collage, raboutage, mixage, tambouillage en vue de commenter, parodier, égratigner, faire rire ou pleurer : tout y passe pour faire émerger d’un agrégat d’images existantes une nouvelle forme, une nouvelle histoire, un nouveau récit. Une réelle porte ouverte sur l’inventivité de tout un chacun, en tout cas, d’où émergent le plus insignifiant et le plus génial. Tout le monde auteur? Peut-être. Mais certainement pas avec le même talent.

    Quant à cette vieille boutade sur la mort du cinéma (loin, mais alors très loin, d’être menacé par ces pros de la purée, puisqu’il ne peut qu’en sortir vitalisé), on laissera la parole au grand Michael Lonsdale qui lors d’une magnifique entrevue aux Inrockuptibles a eu ces mots aussi lucides que pénétrants : « J'ai toujours été ennuyé par les allégations de Godard ou de Marguerite (Duras) sur la mort du cinéma. Je n'y ai jamais cru. Le cinéma ne meurt pas, ce sont eux qui sont mortels. » 

Bon cinéma 

Helen Faradji

Publier sur twitter Partager

Vos réactions (0)

Soumettre une réaction

  *Votre courriel ne sera pas publié et est demandé seulement à titre de référence.