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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

WAPIKONI, MA DOULEUR

2011-07-28

    Tout est écrit noir sur blanc sur leur site. Comment l’aventure a commencé en 2001, à Wemotaci alors que Manon Barbeau y scénarisait La fin du mépris avec de jeunes Atikamekws. Comment elle a été touchée par leur imaginaire, leur créativité. Comment elle a embarqué avec elle le Conseil des Jeunes Premières Nations et celui de la Nation Atikamekw, et mobilisé le soutien de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador et de l’ONF autour de cette idée folle : faire participer les jeunes à la création de courts, par le biais d’écriture de scénario, de maniement de caméra, de prise de son, de montage... Comment trois années d’efforts auront ensuite été nécessaires pour mettre sur pied cette structure unique et originale qu’est le Wapikoni mobile, soit un studio mobile se baladant à travers le Québec pour aider les jeunes des Premières Nations à travers les dédales de la création et nommé ainsi en l’honneur de Wapikoni Awashish une jeune leader atikamekw décédée en 2002.

    En y fouillant encore plus, on est aussi frappés par l’ampleur du projet. Le nombre de cinéastes et techniciens invités depuis 2004 à partager leur savoir-faire dans dix-neuf communautés autochtones (la devise du Wapikoni dit tout : « apprendre en faisant »). Le matériel mis à disposition (3 caméras, deux unités de prise de son, deux stations de montage, un studio d’enregistrement musical, un projecteur) ainsi que l’implantation de deux studios permanents à Wemotaci puis Kitcisakik. Les prix internationaux accumulés par les films et musiques réalisés. Le nombre de ces créations, 450 courts et 360 musiques, d’ailleurs pour la plupart visibles sur le site et dont certains furent présentés en première partie de L’âge des ténèbres ou du Peuple Invisible. Les 16 000 km parcourus juste au cours de la dernière année.

    Et puis il y a aussi tout ce qui n’est pas écrit, mais qu’on devine sans peine. La confiance absolue dans l’art, dans sa capacité à aider n’importe qui à s’approprier sa propre voix. La croyance, sûrement folle, sûrement naïve, sûrement belle, que le cinéma a le pouvoir de changer quelque chose. L’envie de le voir comme un outil culturel, bien sûr, mais aussi pédagogique, social, économique, politique capable d’abattre les barrières les plus sottes, celles de la bêtise, des préjugés, des idées reçues. La certitude que la création fait partie intégrante d’un développement humain sain et consistant, qu’elle n’est pas qu’un processus solitaire et vaguement nombriliste, mais une manière aussi de s’assurer de sa place dans une communauté, d’aider à l’affirmation d’une identité. Cette façon de voir dans le cinéma beaucoup plus que ce qu’il n’est présentement et qui dépasse largement la question autochtone tout en y trouvant la meilleure expression possible. Cette idée simple et lumineuse que le cinéma est aussi créateur de ce lien fondamental qui nous unit au monde.

    Tout cela sans dire la réelle valeur artistique de ces nouvelles voix cinématographiques qui ont pu émerger de Wapikoni mobile pour mieux façonner l’image des Premières Nations. Par le regard plein d’espoir, mais terriblement lucide aussi que portent plusieurs de ces films sur des modèles autochtones responsables et intègres. Par la défense qu’ils incarnent d’une langue, d’une culture, d’une histoire que l’on regarde habituellement disparaître sans lui accorder plus d’attention qu’il faut. Par le refus de la victimisation, par l’identification candide et brutalement franche de réels problèmes (alcoolisme, violence, suicide, décrochage..), par le rejet des étiquettes. Par l’élargissement de leur point de vue, encore, aux relations entre les Autochtones et le reste du monde pour briser encore davantage le cercle vicieux de l’isolement (le Wapikoni a institué de nombreux processus d’échanges entre ses « élèves » et de jeunes sud-américains notamment). Par enfin, et ce n’est pas la moindre de leurs qualités, une maîtrise de plus en plus affirmée chaque année des techniques et outils, des métaphores et symboles, des ressources poétiques et inventives des images.

    La semaine dernière, le ministère des Ressources Humaines et du Développement des compétences a décidé de couper l’herbe sous le pied de Wapikoni Mobile en annulant une subvention de 490 000$ qu’il recevait depuis 6 ans. Partout, Manon Barbeau a fait valoir l’importance de son projet. Sur toutes les tribunes, elle a répété combien Wapikoni avait maintenant une responsabilité morale envers tous ces jeunes, que les laisser tomber reviendrait à leur affirmer, encore une fois, que personne ne se soucie plus d’eux. Le grand chef du Grand conseil des Cris, Matthew Coon Come, lui a apporté son soutien. Tout comme le cinéaste Robert Morin dans une lettre ouverte cinglante publiée dans Le Devoir.  Tout comme aussi ces anonymes qui par le biais du magnifique site de la ministre Diane Finley lui ont écrit pour leur dire leur désaccord avec cette gestion des fonds publics.

    Mais il faudra plus pour que Wapikoni ne paye pas les premiers frais d’une politique gouvernementale traitant la culture comme le dernier de ses soucis. Il faudra une mobilisation, une vraie, du milieu capable d’entraîner dans son sillon tous ceux que le sort culturel de la nation préoccupe. Une solidarité sincère et sans faille des milieux culturels, civils, médiatiques, etc…. Car si un organisme vivant et dynamique comme Wapikoni, qui a fait ses preuves et a une utilité multiple et incontestable, peut se retrouver ainsi du jour au lendemain privé de sa source de financement, qui sait ce que l’avenir pourra bien réserver à tous les autres?
 
Bon cinéma 

Helen Faradji

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Vos réactions (1)

  1. Wow ! Merci Hélène, pour avoir su si bien dire ce qu'il fallait absolument dire...

    par Manon Hogue, le 2011-08-07 à 18h35.

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