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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

PETIT PLAISIR D’ÉTÉ

2011-08-04

PETIT PLAISIR D’ÉTÉ

    Une photo évocatrice tirée de Raging Bull. Un noir et blanc qui détonne sur les rayonnages. Et un titre qui promet mille et une merveilles : Les grands entretiens. Décennie 70 & 80. Plus en haut, à droite, la liste. De celle qui fait rêver n’importe quel cinéphile. De celle qui titille la jalousie, forcément. Le nouveau numéro hors-série de la revue Positif réunissant quelques-uns de leurs plus grands entretiens est désormais en kiosques, petit bonbon d’été avec lequel il est parfaitement recommandé de perdre son temps.

    D’emblée, Yann Tobin, responsable de la coordination dudit numéro, excuse les choix faits, l’injustice d’avoir choisi untel plutôt qu’un autre, les nécessités induites par la période choisie (probablement l’une des plus excitantes de l’histoire du cinéma), le fait qu’il n’y ait qu’une seule femme (mais laquelle! Mlle Varda, rien qu’elle). On se reprendra dans le prochain hors-série. Et tous nos numéros sont indexés au www.caliendex.eu. Voilà tout. Et Tobin n’a de toute façon pas grand-chose à se faire pardonner. Non content d’être un réel plaisir de lecture, non content de nous faire passer quelques moments privilégiés avec quelques-uns des plus grands cinéastes de la planète (oui, rien que ça), ce hors-série se met aussi en quatre pour mieux nous faire reconnaître l’extraordinaire diversité du cinéma, de notre cinéma. Autant d'entrevues pour autant d'ambiances, autant de films pour autant de personnalités…

    Il y a d’abord les fantaisistes généreux, ceux qui ne cachent que quelques instants sous leurs facéties, anecdotes croquignoles et leurs traits d’esprit, leur profonde intelligence du cinéma. Les Woody Allen, les Robert Altman, les Luis Bunuel et bien sûr les Federico Fellini. Interrogé en juin 1976, le maestro ironise notamment sur la récurrence dans ses films de travellings aussi souples (« j’ai fait une demande dans les règles au Ministère du Spectacle et puis, grâce à quelques relations et à quelques pots-de-vin, je suis parvenu à l’obtenir. Eh oui, que voulez-vous y faire, l’Italie est comme ça, malheureusement! »), évoque son idée du critique idéal (« le critique qui m’est sympathique, c’est celui qui parle d’un film comme si c’était une créature vivante, une personne, et non avec cette froideur de diagnostic, cette présomption, ce détachement aseptisé d’un chimiste, d’un biologiste") avant de sublimer dans une tirade d’une poésie et d’une joliesse absolues la différence entre ses films tels qu’ils existent et les idées qui animent son imaginaire : « je ne me souviens plus de mes films dans la dimension où je les avais conçus. Parfois, une bribe affleure du fond obscur de ma mémoire, tel un fantôme inutile qui semble m’adresser un silencieux reproche. Je lui promets de lui faire une place dans un prochain film, alors il s’en va, un peu consolé ».

    Il y a aussi les enthousiastes francs, aux réponses longues et animées, véritables rêves d’intervieweur et à qui l'on sent que l'on pourrait tout demander. Les Pedro Almodovar, les John Boorman, les Luigi Comencini, les Francis Ford Coppola, les Alain Resnais. Et bien sûr, les Martin Scorsese, interrogé au moment de la sortie de Raging Bull et d’une sincérité troublante quand vient le temps d’évoquer les douloureuses correspondances entre sa condition et celle de Jake La Motta : « (après sa rencontre avec Paul Schrader) Après quoi, j’ai traversé une crise profonde. Je ne voulais plus faire le film, je ne voulais plus faire de film du tout. Physiquement, j’étais au plus mal. J’ai passé quatre jours à l’hôpital entre la vie et la mort. J’ai eu de la chance, j’ai survécu, la crise est passée. Ma période suicidaire était terminée (…). Ce que je venais de traverser, Jake l’avait connu avant moi. Nous l’avions vécu chacun à notre façon. L’héritage catholique, le sentiment de culpabilité, l’espoir d’une rédemption… »

    Tout cela sans parler des lucides inspirés (Tarkovski : « Le sens de l’écriture, c’est de se dépasser, de montrer aux autres ce que l’on peut faire, que l’on peut faire mieux, mais si, a priori, l’homme est un génie, alors pourquoi écrire, qu’est-ce qui reste à démontrer? La création est une manifestation de la volonté. Si le créateur est a priori génial, elle perd toute signification »), des anxieux insatisfaits (Pialat : « ce n’est pas un hasard si le meilleur film que j’ai fait est une commande : La maison des bois. C’est en tout cas le film où il y a les meilleurs passages. Bien sûr, il reste beaucoup de niaiseries du scénario original, il y a beaucoup de trucs à couper, qui sont insupportables. Mais il y a une générosité, un lyrisme qui je ne sais pas par quel mystère n’existent pas dans mes autres films »), des conteurs nés (John Huston, interrogé sur deux jours, à propos de Fat City et qui fait littéralement vivre sur papier l’ambiance des salles de boxe de sa jeunesse), des humbles sympathiques (Hou Hsiao-Hsien à propos des plans fixes : « au début, c’était de la paresse, tout simplement. Ensuite, progressivement, je me suis rendu compte que cette manière de filmer offrait de bonnes conditions au travail de l’acteur ») ou encore des hostiles désagréables (Michelangelo Antonioni : « si vous êtes d’accord avec moi, pourquoi me posez-vous des questions? »).

    Et puis il y a les rares, les précieux. Ceux dont on boit les paroles comme on l’imagine, les journalistes de Positif, n’en revenant probablement pas de la chance qu’ils avaient de pouvoir s’abreuver ainsi directement à la source. Les moments probablement inoubliables où Terrence Malick avouait à propos de Badlands: « j’étais très préoccupé à l’idée que l’on puisse trouver mon film sans cœur, car je suis un admirateur de Kazan, de Stevens, de Penn, et j’aime les grandes scènes d’émotion » et où Ingmar Bergman servait sa leçon de vie avec finesse et ironie : « j’emploie là le langage de la vieille pute pleine d’expérience que je suis : pour être capable d’entraîner les gens avec soi dans sa propre direction, on ne doit pas devenir un petit groupe qui fonce à l’avant-garde de la grande masse sans jeter de temps en temps un regard en arrière pour voir où sont ses congénères humains ». Des mots qui font le cinéma autant que les images que tous ces grands ont pu laisser. 

Bon cinéma et bonne lecture

Helen Faradji       

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