Format maximum

Plateau-télé

DEUX LUNES - par Robert Lévesque  

2011-08-11

    Ce n’est pas tout de traverser les 1068 pages du Journal de Stendhal et de manger au petit matin sur du pain à neuf grains soit du miel de trèfle soit des cretons de veau de Charlevoix ! Il me faut à nouveau revenir au boulot pour vous servir un plateau-télé alors que je ne la regarde plus, la télé, que je n’en vois plus de films, que je n’écoute que les fados si bellement braillés par Misia, trois (la 2, la 3, la 4) des six partitas de Bach jouées par le trentenaire Cédric Tiberghien et, chef-d’œuvre intemporel, très au-dessus de la mêlée, la respiration du fleuve, Le Fleuve, en marée montante et marée baissante, Entre la mer et l’eau douce… puisque ce n’est pas loin d’ici (je suis toujours dans le chalet de Gabrielle Roy à Petite-Rivière Saint-François) que le Saint-Laurent devient pratiquement la mer et que l’eau prend son coup de sel.  

    Mon cinéma est fait de barges qui passent lentement, toutes plus grosses que le chaland de L’Atalante qui, chez Vigo, remontait son filet de fleuve avec les chatons grimpant sur les épaules du père Jules de Michel Simon. Il est fait aussi, mon cinoche, de vent surgissant dans les hêtres et les bouleaux comme un grain de suspense qui annonce peut-être des orages qui, hélas, n’éclatent pas, pas encore, comme celui que j’espérerais tant, celui tropical de La Nuit de l’iguane grâce auquel je me taperais comme le fait Robert Mitchum, chez Huston, des rasades de whisky. Mais je rêve ou alors je délire, car je n’ai pas de whisky, ni de mescal, je n’ai que des blancs et des rosés, et une veuve Clicquot qui dort toute seule au frigo… en attendant patiemment un Jour de fête.  

    Cinéma buissonnier, séances sans horaires et toutes en plein air, voilà ma cinématographie climatique vécue Au fil du temps, avec au programme le tour de l’Isle-aux-Coudres à vélo, l’autre jour, la semaine dernière, dans une Lumière d’été. Pédalant Pour la suite du monde, cause humanitaire et funéraire puisque les insulaires écoutés et saisis par Perrault et Brault il y a cinquante ans sont six pieds sous terre, Léopold, Alexis, Marie… Et puis, avec une gamine de deux pommes du nom de Béatrix et que j’aime plus que tout, on a vécu quelque chose comme la reprise d’Une partie de campagne, jouée en Charlevoix avec des moutons surveillés par deux chiens blonds, et des émeus qui dansent et des lamas qui gardent la tête haute, oui nous avons vu des lamas domestiqués, des guanacos domptés se laissant arracher la laine sur le dos. C’était au lieu-dit Les Éboulements, là ou il y a quatre milliards d’années un météorite s’invita d’autorité, faisant Boom comme le film de Losey et le cœur de Trenet, c’était du temps qu’il y avait deux lunes, une petite et la grosse, et que l’on pouvait donc (j’imagine) rêver doublement, et que les « déshérités » d’Eugene O’Neill (A Moon for the Misbegotten), s’ils étaient nés bien avant Jésus-Christ, en auraient eu deux pour se consoler… 

    L’autre nuit, elle se glissait et montait lentement entre les arbres, la seule lune qui nous reste, et si ma petite gamine de deux pommes n’avait pas été couchée dans ce qui était la chambre du docteur Marcel Carbotte, le « cher grand fou » de Gabrielle Roy, son mari si l’on peut dire, je l’aurais prise dans mes bras et nous aurions chanté Au clair de la lune… et peut-être aurions-nous réveillé la veuve Clicquot qui dort seule au frigo pour tenter de filer heureux, à deux, jusqu’à L’Aurore…, jusqu’à la fermeture du cinéma. 

Robert Lévesque  

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