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LE POÈME – critique d'Éric Fourlanty

2011-08-11

EN VERS ET CONTRE TOUT

    Écrivain et dramaturge réputé en Corée du Sud, Lee Chang Dong est devenu cinéaste sur le tard, avec la réalisation de Green Fish en 1997. Aussitôt reconnus dans son pays et à l'étranger, ses quatre films suivants (Peppermint Candy, Oasis, Secret Sunshine, Poetry) seront primés aux Festivals de Venise et de Cannes. Ministre de la Culture pendant un an (de 2003 à 2004), le temps de s'en dégoûter, c'est un réalisateur de premier plan, aux préoccupations autant formelles et philosophiques que sociales. Couronné en 2010 du prix du scénario au Festival de Cannes, Le Poème (Poetry) explore toutes ces avenues avec une exigence et une précision de l'ordre de celles qui animaient le cinéma de Kieslowski (notamment Tu ne tueras point).

    Pour un regard occidental, intituler Poetry un film de 2 h 23 relève de la prise de position radicale. Le fait que celui-ci s'ouvre sur le cadavre d'une jeune fille flottant au fil de l'eau n'en fait pas un polar pour autant. À son corps défendant, cette Ophélie d'Extrême-Orient va déclencher une crise existentielle chez Mija (Yung Jung-Hee), une pimpante grand-mère qui élève son petit-fils, grand ado mou qui la traite en bonniche. Alors, qu'on vient de lui diagnostiquer un début d'Alzheimer, Mija s'inscrit à un cours de poésie, car, lui a-t-on dit, « elle aime les fleurs et dit des choses bizarres». Tandis que, gaie comme un pinson, elle trottine dans ses robes fleuries en traquant la muse de l'inspiration, elle apprend que son petit-fils adoré a participé au viol collectif de la jeune fille noyée. Son monde s'écroule, mais, telle la Folle de Chaillot qui chantait « si les enfants ne chantent plus, si les amoureux ne s'aiment plus, je ne veux pas le savoir », elle poursuit sa quête : écrire un poème avant de perdre la mémoire. Jusqu'à ce que la réalité, la culpabilité et la lucidité ne la rattrapent.

    « Pourquoi écrire un poème? » se demande un personnage du film. Mija, elle, ne se demande pas « pourquoi? », mais « comment? » — du moins au début… Comment nommer les choses? Comment donner un sens à ce monde où l'abject côtoie le sublime? Comment retenir la mémoire qui, comme la poésie, fout le camp avec le temps qui passe? Mais, comme disait l'Autre : « Le temps ne passe pas, c'est nous qui passons ». Le cinéaste, lui, ne s'intéresse pas au « comment », mais bien au « pourquoi ». Et peu à peu, il entraine et plonge son héroïne dans une quête de sens moral qui ne saurait être triviale. 

    Comme chez Kieslowski, la fonction de la mise en scène n'est pas de se donner en spectacle. Elle n'existe que pour servir l'histoire et son déroulement, implacable, souterrain. Plus le récit avance, lentement mais sûrement, plus la mise en scène s'efface, et plus les enjeux deviennent graves. Plutôt que de les préciser, de verser dans la psychologie sommaire, d'expliquer le parcours nébuleux de cette étrange vieille dame, Lee Chang Dong brouille les cartes, tant il est vrai qu'une image possède une réalité propre, qui tend à disparaître lorsqu'elle est décodée. S'il y a ambiguïté, flottement, ambivalence dans ce film qui assume ses contradictions, ce sont les mêmes que dans un vrai poème, de ceux qui ouvrent l'esprit plutôt que de l'enfermer, ceux qui laissent le champ libre plutôt que d'encadrer le regard, tout le contraire d'un mode d'emploi. 

    Oui, le film est long, oui, le film est lent, mais lorsqu'on choisit Poetry comme titre, on ne peut aller au plus vite, au plus pressé. Sous ses airs de long fleuve tranquille, aux remous obscurs, cette odyssée apparemment indolente mérite bien son Prix du scénario, tant sa construction est menée de main de maître. Chaque scène naît de façon organique, apportant sa pierre à l'édifice, sans qu'aucune ne se pose en morceau d'anthologie. Du grand art. Il faut dire que le film repose entièrement sur les épaules de Yun Jung-hee, star coréenne des années 60 qui, depuis 15 ans, avait délaissé sa carrière pour suivre celle de son mari, pianiste. En grand-mère Courage, évanescente comme une fleur des champs et solide comme un roc, elle est de chaque plan ou presque et incarne magnifiquement l'esprit même du film, son cœur vaillant, son âme exigeante et primesautière. 

    À l'instar d'une toile abstraite ou d'un poème moderne, Poetry peut être perçu, selon l'humeur du moment, comme une vibrante ode humaniste ou un constat glacial sur la perte de sens de notre époque. Dans un cas comme dans l'autre, c'est un grand film ouvert sur le monde et sur nos âmes égarées. 

Éric Fourlanty 

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