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LE VIAGRA DE STENDHAL - par Robert Lévesque

2011-08-18

    Comment se fait-il que le cinéma ne se soit pas emparé de la vie de Stendhal ? De ses romans, oui, des cinéastes s’y sont appliqués, ce qui nous a permis d’admirer l’élégance de Gérard Philipe en Fabrice del Dongo, en Julien Sorel, mais, si je puis me permettre sans offenser la littérature, la vie d’Henri Beyle, dit Stendhal, est plus intéressante, et moderne, que celles de ces personnages, jeunes hommes évidemment beaux, évidemment énamourés et évidemment ombrageux… Stendhal, lui, c’était la précocité qui fait mâle, l’ado en rut, l’homme à femmes, le fonctionnaire ambitieux, le baiseur compulsif, le calculateur raffiné, l’Européen routard sans guide, et par ailleurs un écrivain qui vous pond un chef-d’œuvre en 52 jours. Cette vivacité, d’esprit et de mouvement, c’est diantrement plus cinématographique pour un protagoniste… Peut-être trouve-t-on la raison de cette injuste absence biographique à l’écran (quand Molière, Beaumarchais, Freud et Sade ramassent) dans le fait que Stendhal, donnée incontournable, n’était pas beau… 

    On ne pouvait pas demander à Delon, Monty Clift ou Mastroianni de jouer le Grenoblois désagréable de visage ; à Bogart, à la rigueur, avec un bon maquilleur, ou à Michel Simon sans grimage aucun. J’imagine mal qu’un être aussi sensible, et si accaparé par « la chasse au bonheur », que l’auteur de La Chartreuse de Parme soit incarné par un Eddie Constantine ou un Sidney Greenstreet, encore moins un James Cagney ou un Toto ! Stendhal se savait laid, mais il n’aurait pas dû en faire un plat ; dans son Journal, compressé dans un Folio obèse (nº 5082), il n’arrête pas de nous le rappeler lui-même (à 20 ans : « Il ne me manque que la beauté et l’argent ». À 30 : « Je crains d’être trop laid pour être aimé d’elle ». À 40 : « Heureux, j’aurais été charmant. Non pas par la figure assurément, mais par le cœur »).  

    Remarquez que cette laideur, qui l’a privé (et nous a privé) d’une représentation de sa bouille au cinéma, elle ne l’aura pas privé de femmes, cependant, oh non, il rempilait les « prises » le gaillard, et la plupart de ses contemporaines, réticentes ou pas, passèrent par son lit, paillasse ou baldaquin, l’amour l’après-midi ou la baise la nuit. Et, comme il l’écrit, il « avait » les femmes, celles qu’il voulait et celles qui voulaient, il les notifiait en tant qu’« ayables » (il écrivait ça comme ça, les « ayables »). Le 2 septembre 1811 à Champagnole dans le Jura, il note : « J’ai guetté longtemps, avant de me coucher, la chambre d’une femme vis-à-vis de laquelle j’avais soupé et qui paraissait très ayable. Sa porte était entr’ouverte et j’avais quelque espérance de surprendre une cuisse ou une gorge ». L’espérance du lapin payait presqu’à tout coup. Et, de toute façon, lorsqu’une femme de bon aloi se refusait, il se retournait vers son cheptel dépanneur : « mon goût inné pour les filles d’auberge ». Ce qui explique la coutume française du « troussage de domestiques » évoquée par Jean-François Kahn dans l’affaire DSK ! 

    L’industrie cinématographique a raté, en ignorant la vie dissolue de ce célibataire endurci (entendons par là : en érection), l’occasion de créer un nouveau film de genre : le trois X en diligence, le hardcore en costumes d’époque, la gorge profonde avalant le froufrou, bref des films de cul catégorie haut de gamme avec les hauts-de-chausses vite en bas des genoux ! Un rôle pour le gros Depardieu, tiens ! Encore un !  

    La fin de ce Stendhal porno serait évidemment pathétique, le célibataire bien monté devenant un vieux garçon ventru, consul dans un trou de province, devant faire appel à la science pour bander encore… À Milan, en 1811, le futur auteur de La Chartreuse de sperme (s’cusez-là) en était à chercher comment tenir la barre haute dans ses amours bourgeoises et ancillaires. Il rencontre un bel homme, il signor Migliorini, qui lui fait part, comme il le note, « d’une méthode secrète, pour bander toujours, seulement si l’on veut ». Lecteurs, je vous refile la recette du Viagra de Stendhal : « Il faut avoir une tarentule, on la réduit en charbon, avec de l’huile d’olive on fait une pâte de ce charbon, on s’en frotte le pouce du pied droit, et, tant que la drogue y est l’on bande ». Le pied droit, n’oubliez pas !    

Robert Lévesque

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