Format maximum

Plateau-télé

ATMOSPHÈRE - par Robert Lévesque

2011-08-25

    C’est là le sort (enviable, tout de même) de quelques actrices de cinéma : en être réduites, dans la mémoire populaire, à une réplique, une seule sur mille, qui devient votre scie, une ligne ineffaçable, le sort du perroquet, quoi ! Telle celle-ci d’Arletty : « Atmosphère !... Atmosphère !... Est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère ? ». Vous lisez ça, là maintenant, et vous entendez la voix des faubourgs, le phrasé grinçant descendu des hauteurs de Courbevoie, la voix courbe… ; elle y était née en 1898, quatre ans après Louis-Ferdinand Céline qui l’appelait sa « payse » même si lui n’y avait vécu que trois ans, à Courbevoie, le temps de quelques crises de bébé avant d’être expédié en nourrice vers une autre banlieue, la nord-ouest, du côté de Puteaux la putasse…, et d’aboutir en culottes encore courtes au passage Choiseul…
 
    Céline et Arletty (là aussi une réduction du sort, encore enviable) aimaient dire qu’ils étaient copains comme cochons, mais ce n’était pas vrai, ils ne s’étaient croisés que trois ou quatre fois dans leur vie dont la première dans le Paris de l’Occup' en 1941 chez Josée Laval, lesbienne mariée avec le comte René de Chambrun pour un titre de noblesse et fille unique du sinistre Pierre Laval, le porte-décrets de Pétain, un peu comme aujourd’hui la Marine du FN qui n’a pas peut-être pas l’air lesbienne mais qui est la fille du sinistre Jean-Marie Le Pen : autre famille, autres temps, mêmes mœurs…
 
    Sur la passerelle du canal Saint-Martin, quai de Jemmapes, elle la lance comme un uppercut à l’envers sa réplique qui lui survivra, qui la réduira à ses neuf mots bien comptés l’Arletty, et elle la lance plus gouaille que la gouaille à Jouvet, excusez du peu, le grand Jouvet qui accuse le coup qui le relègue le temps de la traversée du canal aux faire-valoir, à la seconde banane… ; c’est madame Raymonde, pas touche, tapineuse mais attention, professionnelle, et monsieur Edmond son maquereau n’a qu’a se le tenir pour dit… J’ai cherché dans les biographies de Carné et de Jouvet, je n’ai pas trouvé le détail, le nombre de prises dont la fille de Courbevoie a eu besoin pour arriver à ça, à cette perfection vocale, cette apostrophe inoubliable en deux points d’exclamation et un point d’interrogation, un poing d’interrogation ne demandant pas de réponse !
 
    La phrase qui allait rester était d’Henri Jeanson, le dialoguiste le plus inspiré de ces années-là, le prédécesseur de Michel Audiard dans la fabrique à répliques, un homme remarquable, Jeanson, qui refusa de montrer patte blanche au régime de Vichy et fit de la prison en continuant d’écrire d’autres dialogues sous pseudonymes… Le film était de Carné, bien sûr, le Carné d’avant la guerre, et ce film de 1938 c’était Hôtel du nord, tourné aux studios de Billancourt dans les décors plus vrais que vrais, et par là plus poétiques, d’Alexandre Trauner.
 
    Et alors là, nous revenons à Céline car ce film de Carné et de Jeanson adaptait à l’écran le roman populiste d’Eugène Dabit, un grand succès de librairie en 1929, et le roman qui décida le docteur Louis Destouches à se faire romancier. Dans son dispensaire de banlieue, soignant du mieux qu’il pouvait catarrheux et poitrinaires (quand il ne leur payait pas un pot au bistro d’en face pour dégarnir le trop-plein de sa salle d’attente), le futur Céline comptait ses sous (quand on le payait !) et le succès de Dabit le rendit jaloux et ambitieux. Si ce type, encouragé par Gide, avait pu gagner la cagnotte en racontant des histoires (qui se passent dans un hôtel de passe…), pourquoi pas lui ! Il se jeta dès lors dans quelque chose d’un peu plus ambitieux qu’Hôtel du nord et qui deviendrait son Voyage au bout de la nuit, le Goncourt raté de peu en 32, « du pain pour un siècle de littérature » comme il l’écrivit à Gaston Gallimard en postant son manuscrit qui lui fut retourné...
 
    On n’a jamais porté à l’écran ce Voyage magistral, ce pain littéraire, et si cela était arrivé peut-être peut-on imaginer que sa « payse » de Courbevoie aurait pu jouer Molly, l’Américaine rencontré par Bardamu à Détroit, ou alors la Madelon, l’amante partagée entre Robinson et Bardamu qui avait du caractère mais qui n’avait pas, comme madame Raymonde, une gueule d’atmosphère
 
 
Robert Lévesque

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