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THE BEAVER - critique d'Éric Fourlanty

2011-08-25

PETIT FILM EN SANTÉ

    En entrevue, Jodie Foster a déjà confié choisir un rôle en fonction d’une peur précise qu’elle veut combattre.  Il semblerait qu’elle applique également cette méthode toute personnelle à ses choix de réalisations – trois films en 20 ans. S’il est vrai que de tourner avec un enfant, une star à problèmes ou un animal est périlleux, la cinéaste aime cumuler les angoisses. En effet, Little Man Tate racontait l’histoire d’un enfant surdoué et Home for the Holidays mettait en vedette Robert Downey Jr., à cette époque, délinquant notoire. Et que dire de The Beaver? Un personnage d’enfant perturbé, un acteur publiquement accusé de violence conjugale, de saoulerie publique et d’antisémitisme et un castor – en réalité, une marionnette mais ne nous arrêtons pas à ce genre de détail : tout ça dans le même film ! Cette fois, Foster ne recule devant rien.

    On imagine que l’actrice, qui a commencé dans le métier à trois ans, en se faisant tirer son maillot de bain par un chien, pour vendre du Coppertone, doit connaître deux ou trois choses sur les enfants-vedettes, les animaux savants et les névroses hollywoodiennes. Le Complexe du castor confirme, si besoin est, que, derrière comme devant la caméra, Jodie-la-téméraire a du métier, de la vision et du culot. Il en fallait pour mener à bon port ce film qui, sur papier, ressemblait à une mauvaise blague. Sans parler du titre… 

    Walter Black (Mel Gibson), P.D.G. d’une lucrative entreprise de jouets, a pété les plombs. Avec son épouse parfaite (Jodie Foster), il a eu deux garçons, aujourd’hui éprouvés par la maladie de leur père, l’un, adolescent perturbé (Anton Yelchin), l’autre, un gamin renfermé (Riley Thomas Stewart). Walter Black est un battant qui, depuis deux ans, lutte contre une sévère dépression, un type qui, alors qu’il avait tout pour être heureux, est devenu l’incarnation du rêve américain qui a déraillé. Après avoir tout essayé pour s’en sortir et avoir été viré par sa femme à bout de nerfs, il rate même son suicide et trouve sa seule planche de salut sous la forme d’un castor en peluche qu’il s’enfile sur la main et à travers lequel, désormais, il communique avec le monde extérieur! 

    Malgré sa prémisse « high concept », The Beaver est en réalité le portrait émouvant d’une famille américaine aux prises avec la dépression d’un des siens, dans la droite lignée d’Ordinary People, de Robert Redford. Un film sur une société malade, aveuglée par son rêve de bonheur préfabriqué. Mais alors que le film de Redford était un drame classique, celui de Foster est plus casse-gueule, une tragi-comédie qui navigue entre l’absurde et la farce. Un grand numéro d’équilibrisme sans filet. Et le pari est gagné haut la main.

    Jim Carrey et Steve Carell avaient été pressentis pour le rôle principal – on a heureusement échappé à Robin Williams! C’est tout à l’honneur de la réalisatrice d’avoir choisi d’ancrer son histoire dans le réalisme le plus âpre, en optant pour un acteur qui, c’est peu de le dire, donne à son personnage une épaisseur inquiétante. Comme dans le film de Redford, tous les rôles, des quatre principaux aux plus anodins, sont impeccablement écrits et superbement joués. Le scénario gonflé de Kyle Killen est sans faille, l’image d’Hagen Bogdansky est soignée et la musique, mi-aérienne, mi-clownesque, de Marcelo Zarvos évoque celle de Nicola Piovani: bref, The Beaver est un film sensible, bien construit, intelligent, émouvant. Un film sans défauts. Et c’est bien le seul qu’on puisse lui trouver. 

    À l’instar de Jodie Foster, tant dans son jeu à l’écran, dans sa personnalité publique que dans ses choix de réalisatrice, ce « Castor dans complexes » offre une façade lisse et sans ouverture. On sent bien que sous le feu couve sous la glace, mais pour un film sur la maladie mentale, on aurait pu espérer plus de déraison. Mais il s’agit là d’un « grand film malade » que nous ne verrons jamais…

    Le DVD est avare d’extras : un commentaire audio de Jodie Foster assez platement explicatif, un making of express dans lequel chaque artisan de la production s’autocongratule et trois petites scènes coupées au montage. Reste le plaisir de pouvoir entendre l’actrice, parfaitement bilingue, se doubler elle-même dans la version française. Hormis celui de la démesure, cette femme a vraiment tous les talents! 

Éric Fourlanty

Bande-annonce du Beaver: