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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

QUATRE VIES ET UNE SEULE MORT

2011-08-25

    Sale semaine. Alors que l'été, franchement, ce n'est pas une saison pour mourir, ni pour lire des hommages aussi beaux et sincères soient-ils. Aucune ne l'est, d'ailleurs. Et cette mi-août 2011 respirait tellement le bonheur, la douceur des fins de saison qu'on prolonge avec au cœur l'envie que tout se fige quelques instants. Et puis, dès le 18, tout s'est assombri. Avec d'abord le décès, très peu commenté, de l'actrice russe Katerina Golubeva. Un discret avis de décès dans Libération accompagné d'une citation de l'auteur autrichien Robert Musil (« «je crois que la beauté, dit Ulrich, n'est pas autre chose que l'expression du fait qu'une chose a été aimée»), à peine quelques mentions éparses dans la presse. Et pourtant, cette actrice de 44 ans avait su susciter quelques sublimes désirs de cinéma. Son visage triste, ses yeux clairs bouffés par la mélancolie, sa silhouette de roseau qui semblait sans cesse sur le point de se briser… Elle avait été la compagne de Leos Carax qui lui avait offert ce rôle tragique et rude d'amante fêlée dans Pola X. Puis celle du lituanien Sharunas Bartas qui captait sa grâce unique et dérangeante dans Trois jours et Few of us. Pour Bruno Dumont, elle avait encore été cette folle du désert, écorchée vive, livide et amoureuse dans Twentynine Palms. Et pour Claire Denis, cette actrice paumée dans J'ai pas sommeil puis cette apparition dans L'intrus. Une actrice singulière et rare, dont Jacques Morice n'hésite pas à dire dans un beau texte paru dans Télérama qu'elle était « d'une féminité fantomatique, androgyne, possible image inversée de Christopher Walken ». L'émotion fait parfois écrire de drôle de choses.
La bande-annonce de Twentyninepalms:



   De beauté crue et âpre, il était encore question dans l'œuvre de Gil Courtemanche, disparu dans la nuit suivante, celle qui menait au 19. C'est sur le blogue de Stanley Péan, autre manieur de mots qu'il faut lire pour se sentir un peu plus vivant, que les phrases résonnent le plus juste pour évoquer la mémoire de l'auteur d'Un dimanche à la piscine à Kigali. Un texte vif, tranchant, qui ne fait pas semblant de cacher la douleur. Un texte où l'écrivain se souvient de son « collègue, son pote » avec qui il partageait une passion pour le jazz … et pour une femme. Une médecin, à Port-au-Prince, que Courtemanche avait fréquentée. La cousine de Péan pour qui son cœur de petit garçon de 8 ans avait battu. Un texte aussi qui ne masque pas l'admiration, qui dit l'estime, la fraternité, la sincère révérence (« Journaliste et romancier engagé, en une ère où l'épithète a perdu son sens et son lustre, il était pour moi exemplaire de rigueur » ou plus tard « je l'avais assuré de mon soutien et lui avais surtout réitéré mon amitié et mon admiration sincères, un aveu qui avait semblé l'incommoder un peu. N'en déplaise à ses détracteurs, Courtemanche ne carburait pas à ce gaz-là… »), mais qui n'en reste pas moins honnête et droit. Comme l'homme dont il honore la mémoire, en somme.

    La liste noire d'août n'aura pas attendu longtemps avant de s'allonger. Le 19, à peine quelques heures plus tard, nous apprenions la disparition de Raoul Ruiz. Le conteur. Le fou, l'homme aux mille films, aux mille vies. Le visage le plus chaleureux du cinéma contemporain. Partout, les nécrologies et autres hommages ont salué sa mémoire, son incroyable versatilité qui l'aura fait passer du pire au meilleur avec toujours cette légèreté, cette fantaisie, cette douceur un peu folle en forme de pied de nez au réel. Les plus beaux mots, les plus justes, c'est Édouard Waintrop, tout juste nommé nouveau directeur de la Quinzaine des Réalisateurs, qui les a trouvés. Sur son blogue Cinoque, de lecture hautement recommandable, il se souvient du grand auteur du Temps retrouvé en détaillant sa propre participation à un court-métrage de Ruiz, Le film à venir, réalisé pour le 50e anniversaire du festival de Locarno. Waintrop y jouait… un cadavre. Et avec fierté. Il s'y remémore le cinéaste, mais aussi l'homme, son voisin de quartier dans les hauteurs de Belleville, à Paris, cet homme bavard et érudit, mais pas verbeux, cet « orfèvre du tête à queue théorique et poétique » aux « raisonnements irréfutables en forme de volutes, plis et arabesques », comme il le décrit si joliment. Un hommage inspiré pour un cinéaste qui l'était tout autant et dont nous ne pouvons maintenant qu'espérer découvrir bien vite ses Mystères de Lisbonne, sacrés du prix Louis-Delluc l'année dernière et encore inédit en nos terres.
Bande-annonce des Mystères de Lisbonne:






    Et ce lundi 22 août, Jack Layton, homme politique devenu héros (dans une autre vie, on aura fait un biopic de son histoire et Jimmy Stewart l’aurait incarné) est lui aussi parti. Saloperie de cancer. Cette fois, c’est lui-même qui aura laissé des mots. Des mots de réconfort à ceux que son départ bouleverse. Des mots surtout qui donnent envie de rêver. Qui laissent penser, le temps de les lire, que la mort elle-même ne peut pas grand-chose quand les hommes se tiennent debout. « Aimons, gardons espoir et restons optimistes. Et nous changerons le monde. » Des mots qu’au-delà de toute partisanerie ou orientation politique, il nous appartient maintenant de ne jamais oublier. Pour que la mort ne gagne pas.

 Helen Faradji

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Vos réactions (1)

  1. Dans cette triste semaine de deuils, une autre disparition est passée inaperçue : celle de Paul-Marie Lapointe, l'un des plus grands poètes que le Québec ait produits. À lire et à relire, son recueil "Pour les âmes" (1964), un pur chef-d'oeuvre qui n'a pas pris une ride.

    par Alain Cormier, le 2011-08-25 à 10h07.

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