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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

LA GUERRE CULTURELLE

2011-09-01

    Les coupures budgétaires et autres subventions ratiboisées frappant le monde des arts depuis plusieurs mois, les agitateurs d’opinion et autres tristes sires médiatiques s’époumonant depuis quelques semaines, les intérêts portés à l’univers artistique paraissant de plus en plus ténus jour après jour : vu de ce côté-ci de la barrière, le ciel semble plus bas qu’un jour de passage d’Irene. Mais plus grave encore sont les préjugés associés aux arts et à leur financement qui désormais semblent pouvoir s’exprimer au grand jour, propageant l’idée bête et néfaste que les artistes, dans leur ensemble, ne sont qu’une bande de bébés gâtés, se plaignant la bouche pleine et grugeant l’entièreté de ressources publiques qui pourraient être bien mieux utilisées à favoriser des baisses d’impôts drastiques aux grandes compagnies ou à aller faire la guerre.

    Une idéologie raz-de-marée que certains semblent embrasser ces temps-ci avec l’ardeur de soldats défendant une cause juste et noble, professant ouvertement leur rêve d’une patrie « culturelle » dont Shania Twain, Céline Dion ou Porky’s suffiraient bien à être les valeurs à défendre. Nous sommes en 2011 après Jésus-Christ. Tout le Canada est occupé par ces grandes gueules. Tout ? Non ! Une communauté peuplée d’irréductibles râleurs résiste encore et toujours à l’envahisseur. Parmi eux, le danseur Louis Laberge-Côté, aidé par Michael Caldwell, Renée Côté, Tara Gonder et Claude Lamothe, qui a fait paraître cette semaine sur le net, outil de propagande de ces dangereux gauchistes, une lettre ouverte invitant à s’engager dans ce qu’il nomme, à la suite de Stéphane Baillargeon dans Le Devoir, « la guerre culturelle canadienne ». Une guerre aux combattants inégaux en force et en ressources faisant s’opposer le secteur culturel d’un côté et l’empire médiatique de PKP de l’autre, plus particulièrement le Journal de Montréal et sa douce représentante Nathalie Elgarby-Lévy (responsable ces dernières semaines d’éditoriaux ces derniers mois d’une fulgurance peu commune) et SunTV News Network représenté par la tout aussi délicieuse Krista Erickson (il faut voir son entrevue avec la danseuse Margie Gillis, chef d’œuvre de pertinence, de profondeur et d’analyse pointue)…

    Comment se battre alors ? Quelles peuvent être les forces de ce David culturel contre ce Goliath richissime ? Louis Laberge-Côté n’a qu’une réponse, et la plus intelligente qui soit : l’éducation. Les gens écoutent ces hérauts d’un libéralisme criard et triomphaliste et d’une toute-puissance économique en gobant tout cru ce qu’ils entendent ? Disons-leur la vérité, répond le danseur, montrons-leur réellement ce que vaut la culture, prouvons-leur son utilité, faisons-les prendre conscience de ce que veut dire être un artiste dans le monde d’aujourd’hui. Et surtout, fourbissons nos arguments, détaillons-les au maximum, affinons-les pour que, lorsque viendra le temps du combat, nos réponses soient imparables. Sans attaque gratuite, avec calme et retenue, l’auteur s’applique alors dans sa lettre à démonter point par point les différents et principaux préjugés associés au monde de la culture, énonçant ces derniers avec candeur pour mieux y répondre avec une sagacité toute socratique.
 
    Par exemple, « pourquoi le gouvernement devrait-il financer les arts s’ils ne sont pas rentables ? » lit-on d’entrée de jeu. La réponse est tout aussi claire. Parce que, nous explique-t-on « 1. Cela contribue à l’économie du pays. 2. Les gens cultivés sont plus heureux, intelligents, compatissants et en santé. 3. Cela crée de la richesse culturelle qui contribue à lʼévolution humaine. » Mais comment le financement des arts peut-il contribuer à l’économie ? poursuit-on. Prenant l’exemple fictif d’une subvention accordée à une petite compagnie de théâtre, l’auteur détaille alors point par point les différentes transactions financières qui peuvent découler de la tenue d’un spectacle par cette compagnie (l’emploi de personnel artistique/technique/administratif/promotionnel qui paiera plus tard de l’impôt sur ces revenus, la location d’espaces, l’achat des billets, le prix du stationnement, la contribution dudit spectacle au rayonnement de la ville, ce qui attirera par la suite des touristes, etc…) accompagnant cette réponse d’une série de statistiques et chiffres parlants (dont cet imparable : en 2007, les contributions directes et indirectes ont fait grimper les retombées du secteur culturel à un total de 84,6 milliards de dollars, soit 7,4 % du produit national brut du Canada).

    La lettre continue ainsi, aussi fouillée que songée et appuyée (on pourra la lire dans son intégralité ici et dans les deux langues). Et si elle laisse en effet présager qu’un combat se prépare, elle en rappelle surtout un des principes fondamentaux énoncés par SunTzu dans L’art de la guerre : «Connais l’adversaire et surtout connais-toi toi-même et tu seras invincible.» L’argent est roi? Soit. Cela n’empêchera jamais non plus les idées d’être reines.

Bon cinéma

Helen Faradji

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Vos réactions (2)

  1. Petite parenthèse par rapport à votre pied-de-nez à l'un des long-métrages les plus populaires du cinéma canadien témoignant de la grande «richesse» du cinoche signé ROC. Ironie à part, le récent passage de John Landis à Montréal m'amène à réaliser que je ne comprends tout simplement pas pourquoi on sous-estime autant Porky's par rapport à un film tel Animal House; en fait, je devrais plutôt dire que je m'explique mal que le film de John Landis, père de la raunchy comedy, soit aussi porté aux nues... il n'a pas un surplus d'âme en dépit du spectre tutélaire que la présence (ou absence) de John Belushi laisse planer sur celui-ci... Dans un autre registre, je suis assez consterné de constater le peu de réactions que semblent susciter vos billets pourtant toujours très éclairés...

    par Hlynur Knutsen, le 2011-09-02 à 11h28.
  2. C'est au travers des arts qu'on apprend à bien parler, à bien s'exprimer, à bien écrire, à bien penser. C'est au travers des arts qu'on apprend à rêver, à idéaliser, à contempler, à admirer. C'est aux travers des arts qu'on évolue émotivement et mentalement. Et c'est au travers de cette journaliste, Krista Erickson, qu'on s'aperçoit des effets causés par le manque de culture. Quel triste sociète on sera sans arts.

    par Claude Meder, le 2011-09-07 à 00h24.

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