Format maximum

Plateau-télé

UN TRAIN ET UNE FEMME - par Robert Lévesque

2011-09-08

    Dans leur Histoire du cinéma, Bardèche et Brasillach écrivaient ainsi le titre du huitième long métrage de Buster Keaton : « Le Mécano de la Générale ». Comme s’il s’agissait, avais-je d’abord pensé, d’un jeu d’assemblage qu’Yvonne de Gaulle ou Mme Eisenhower utilisaient pour passer le temps quand les maris étaient à la guerre ! C’était, bien sûr, Le mécano de la General qu’il fallait écrire, sans accents sur les deux e et sans l’e muet, car la General était une locomotive de la Western and Atlantic Railroad qui, durant la guerre de Sécession, était volée par de rusés nordistes déguisés en sudistes ; le génial (à tous points de vue) Buster Keaton, en célibataire patibulaire, apolitique et amoureux, la récupérait au prix de mille cascades et culbutes toutes exécutées sans sourire, sans doublure et sans trucage !   

    Au plateau-télé, finies les vacances charlevoisiennes, voici du chef-d’œuvre cinématographique absolu (sur TFO le 11 septembre à 21 heures). Ce mécano, qui répondait du nom de Johnnie Gray et avait été refusé à l’enrôlement chez les Sudistes (trop petit ! dégage !), n’avait qu’une politique, l’attachement à son engin, et qu’un amour, sa belle Annabelle, demeurée dans un wagon du train dérobé ! Il allait donc faire sa guerre à lui, Sécession ou pas, sudiste ou nordiste, foin de l’Histoire, il la retrouverait sa loco, il la reconquerrait sa belle (qui croyait, à tort, qu’il s’était défilé de la conscription).  

    En 1926, Buster Keaton était au meilleur de sa forme, il avait 31 ans, il s’était sorti d’une longue série de courts métrages qu’il signait parfois Malec parfois Frigo (et Frigo ça lui allait bien, lui qui avait fait le pari de ne jamais sourire !), il avait acquis assez d’autorité pour mettre les gagmen des studios à sa main, leur imposer son personnage mécanique et imperturbable, un Charlot sans sentimentalité, et contrôler sa matière, style et jeu. Le mécano Johnnie Gray est l’emblème de ce génie du septième art, de l’art du muet.  

    Bardèche et Brasillach, pour revenir à ces B&B qui pour être fascistes n’en étaient pas moins cinéphiles, écrivaient de ce fils d’acrobates de cirque, poussé en piste à l’âge de trois ans, qu’il était « un prodigieux mathématicien du rire ». C’était bien vu, bien dit. Cet acteur-scénariste-réalisateur éleva la comédie au rang de la métaphysique, et face à un Chaplin qui ramassait tout en lui faisant de l’ombre, c’était un grand intellectuel du rire, le rire ébahi, avec des personnages qui étaient moins des héros que des acrobates, lui-même étant un corps en action plus qu’un héros. Sa décision d’évacuer de son visage tout sourire préfigurait et l’existentialisme de Sartre et l’œuvre fondamentale de Samuel Beckett.  

    Beckett et Keaton, mon dieu ! Quel duo! What an odd couple ! L’Irlandais s’était gavé à Dublin des films de l’Américain du Kansas. L’auteur du futur Fin de partie s’était passionné pour le muet. Le cabaret à tous les deux avait été leur incubateur ! Et Beckett voulut faire jouer son Lucky d’En attendant Godot par le mécano de la General, mais celui-ci, qui disait ne rien comprendre à ce personnage en laisse et monologuant dans l’absurde, déclina l’offre. Un producteur américain, Leo Kerz, aura tenté en 1954 de produire un Godot à Broadway avec Keaton en Vladimir et Brando en Estragon, mais le projet (on en rêve rétrospectivement !) fut abandonné faute d’accords. Ces rendez-vous manqués allaient être réparés en 1964 quand le vieux Keaton, à 70 ans, accepta l’offre de jouer dans ce qui allait être le seul film écrit par Beckett, un film intitulé Film, vingt-deux minutes de pure cinématographie.  

    Alan Schneider, le metteur en scène américain de Beckett, a décrit la rencontre des deux grands imperturbables dans une chambre d’hôtel de New York. Buster regarde un match de baseball à la télé, Beckett entre, quelques mots tièdes et maladroits s’échangent et Buster continue de regarder le match. Le silence s’installe, s’éternise. Buster n’offre pas à boire. Mme Keaton, dans la pièce à côté, ne se montre pas. Et Beckett s’esquivera avant la fin de la partie… 

Robert Lévesque

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