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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

PARLE À MA TÊTE!

2011-09-08

    Zarathoustras des temps modernes, les chiffres ont parlé. Du premier week-end de mai à celui de la fête du travail, représentant généralement près de 40% des revenus engrangés par les studios hollywoodiens chaque année, le box-office américain aura amassé 4.38 milliards de dollars dans ses tiroirs-caisse. Pas de quoi crier famine, on l’accorde, d’autant que ce résultat est supérieur à celui de l’an dernier. Alors, pourquoi la panique?

    C’est que si les sous sont plus nombreux, les spectateurs, eux, le sont moins. Merci les prix des billets pour les films en 3D (18 cet été et toujours pas de révolution). Et en examinant les choses d’un peu plus près, l’on se rend vite compte que le nombre de 543 millions de bonnes âmes s’étant déplacées au cinéma cet été est à peine plus élevé que celui recensé durant l’été 1997, mieux connu sous le sobriquet d’été historique de fesses lorsqu’on travaille dans une de ces majors. Le constat est imparable : les gens ne se déplacent plus, les pirouettes de Thor, des Schtroumpfs ou des Transformers n’amusent pas.

    Et cela surprend-il vraiment? À force de prendre les gens pour des imbéciles, il est normal d’en payer les conséquences. Même Colin Firth l’a dit : de façon générale, les films et bien sûr ceux qui les fabriquent, sous-estiment ceux qui les voient. Aussi simple qu’un et un font deux. Une opinion partagée par le critique Mark Kermode, grand amateur de pop culture et qui, dans The Guardian, s’est fendu d’un sympathique et intelligent plaidoyer pour que nos films d’été cessent de présumer du ramollissement de nos neurones (l’article cité ici est un extrait de son livre The Good, the Bad and the Multiplex : What’s Wrong with Modern Movies?). Inventant le concept des « attentes minimisées », il explique d’abord pourquoi ces grosses machines décérébrées estivales continuent malgré tout de contenter une armée de dociles, tout prêt à être divertis. « Ils souffrent, note l’auteur, de l’équivalent cinématographique d’avoir été privé des bases d’une existence civilisée ». Cruel, peut-être, mais comment en vouloir à ceux qui, après des années dans le désert, se jettent sur un plat de carottes bouillies sans sel, sans poivre, sans beurre, comme sur un festin? La faute aux spectateurs, donc, coupables de se laisser ainsi aliéner, mais également à un certain Michael Bay « divinité régnante de tout ce qui est répugnant, putride et abrutissant dans l’industrie du divertissement moderne ». Et vlan dans les dents.

    Puis la liste continue. Les scénaristes, incapables d’aligner trois idées sans avoir de l’urticaire, les producteurs donnant le feu vert à des projets ineptes, les journalistes (dont Kermode lui-même explique-t-il, du rouge au front) coupables de faire mousser dans des reportages faits deux-trois mois à l’avance et aux frais de la princesse des films qu’eux-mêmes ne toucheraient pas du bout des baguettes, les magazines professionnels selon lesquels la réussite d’un film ne se mesure qu’en liasses de billets amassés, les « vrais » spectateurs se plaignant du snobisme des critiques lorsque ceux-ci ne font qu’énoncer des vérités (oui, Transformers est un navet)… Un cercle vicieux que Kermode résume ainsi parfaitement : « le problème est que nous avons tous appris à tolérer ce niveau de bêtise lamentable et institutionnalisé dans les blockbusters, que personne n’aime, mais que tout le monde accepte docilement parce qu’on nous a toujours dit que ces films devaient être stupides pour survivre. Devenir intelligents les rendrait impopulaires. Duh! Plus on dépense de l’argent, plus idiot on doit être. Vous connaissez la chanson : personne n’a été ruiné en sous-estimant l’intelligence du public. C’est comme ça et c’est tout ». 

    Refusant de se laisser enfermer dans une telle logique, en citant d’évocateurs contre-exemples comme le Inception de Nolan, le critique a, au long des passionnantes pages de son article à charge, cette phrase définitive : « Trop de blockbusters de nos jours sont faits par des gens qui détestent le cinéma, qui ont vu trop peu de films et n’ont rien d’autre que du mépris pour le public qui paie pourtant leurs salaires grotesquement élevés ».

    À l’heure où les studios font donc publier les chiffres qu’ils jugent plus qu’alarmistes, faisant pleurer les journalistes sur leur pauvre sort, il y a bel et bien quelque chose de rafraîchissant, et de fort sensé, à lire ces mots quasi-révolutionnaires de ce Robin des Bois du cinéma : « la prochaine fois que vous paierez le prix pour voir un gros blockbuster d’été paresseux, souvenez-vous de ceci : les gens qui l’ont fabriqué se vautrent dans un océan infini de cash, qui ne va pas se tarir de sitôt. Ils flottent dans l’équivalent financier de la mer morte, une étendue d’eau si pleine de corps pourris transformés en sel qu’il leur est littéralement impossible de couler. Ils pourraient faire de meilleurs films s’ils le voulaient, et les riches cascades de monnaies sonnante et trébuchante continueraient à affluer. S’ils échouent à vous divertir, vous éveiller et vous étonner, c’est parce qu’ils ne peuvent pas s’embêter à faire mieux. Si vous l’acceptez, vous êtes aussi stupides que ce qu’ils pensent que vous êtes. Ce n’est pas le temps d’être gentil avec les films à gros budget. C’est le temps qu’ils commencent à payer, autant financièrement qu’artistement ».  Une meilleure répartition des ressources, une productivité à la baisse (a-t-on franchement besoin qu’autant de films débarquent sur nos écrans chaque semaine?), moins de cynisme et plus d’honnêteté : finalement, le cinéma aussi, c’est politique.

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Sur le sujet chaud du moment, l’éventuelle fusion de nos trois festivals, Fantasia, FFM et FNC (le Festival du Nouveau Fantasia du Monde?), on se gardera le temps de la réflexion, l’idée ayant été jeté en pâture aux médias hier mercredi. Mais on y reviendra. Assurément.

Bon cinéma 

Helen Faradji  

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