Format maximum

Plateau-télé

L'ÉTRANGER, L'ÉTRANGLEUR - par Robert Lévesque  

2011-09-22

    Albert Henry DeSalvo a-t-il pu visionner L'étrangleur de Boston ? Autrement dit, l'étrangleur de Boston himself a-t-il pu voir le comédien Tony Curtis l'incarner à l'écran ? Lui, le bon père de famille, réparateur de systèmes de chauffage, mais par ailleurs psychopathe et tueur de onze femmes ? Ce serait surprenant, mais on pourrait le penser, car le film de Richard Fleischer est sorti en 1968 et ce DeSalvo (qui avait commis ses meurtres entre 1962 et 1964) a été poignardé en 1973 dans sa cellule de la prison de Walpole au Massachusetts.  

    The Boston Strangler est l'un des meilleurs films portant sur le phénomène hallucinant et terriblement fascinant (pour les esprits normaux) des tueurs en série. Richard Fleischer, son réalisateur, n'était pas un grand cinéaste, mais un bon faiseur, un bon réparateur, passant, en virtuose de la débrouille, du thriller au western, du portrait de la vie dans les petites villes américaines (Violent Saturday) à la science-fiction (Soylent Green). Bref, il est de ceux dont on dit, constatant un petit lot d'échecs (dont un Jazz Singer en 1980, 50 ans après l'historique premier), que leur carrière s'est faite « en dents de scie »… Sans mordant, mais sans mollesse.  

    Pourquoi regarder ce film sur ARTV le 28 septembre à 23 heures, une heure avant l'heure du crime ? Parce qu'on a rarement montré à ce point l'explosion interne, la détonation psychologique d'un psychopathe qui, arrêté par hasard puis soumis à la question, finira par comprendre et reconnaître l'autre homme, l'étranger, l'étrangleur, qui vit en lui à son insu. Ce film « based on a true story », qui reprend des faits réels et surtout le dossier des interrogatoires, est d'une force nette et j'ai le goût d'écrire : chirurgicale. On opère ce tueur. On l'ouvre. On le libère de son mal. Et à défaut de le refermer, on l'enferme.  

    Le film se termine sur de longues secondes blanches et muettes pendant lesquelles, la caméra saisissant le visage, le grain de peau et le regard du tueur en gros plan, on sent, on devine, on saisit jusqu'à quel point le réveil du patient, après le choc de l'opération, peut être vertigineux ; c'est épouvantablement éblouissant. Le meurtrier alors est mis à nu, la caméra en zoom arrière ne laissant plus au regard du spectateur que ce spécimen humain épinglé, recroquevillé, rapetissé, abandonné même par lui-même… Le film, hélas, n'est pas un chef-d'œuvre (il relève du cinéma hyper pro et souple, fluide, mais convenu, on abuse de la division de l'écran en cases), mais ce qui tient du chef-d'œuvre dans ce travail cinématographique c'est la performance absolument exceptionnelle du comédien Tony Curtis, loin des comédies légères, soit chaudes soit sur canapé…, dans lesquelles cet acteur virtuose m'est toujours apparu tel un homosexuel inavoué…, déguisé en hétéro pour nous faire une bonne blague...  

    Albert DeSalvo fut bien servi par le cinoche. Tony Curtis (la petite histoire veut qu'il insista fortement auprès de Fleischer pour avoir ce rôle et prouver son talent dramatique) signa avec cette incarnation bouleversante de l'étrangleur de Boston non seulement son meilleur rôle en carrière (dès la première image on voit en lui ce que l'on n'avait jamais vu jusque-là, son côté hongrois, car Bernard Schwartz – mort il y a un an – était le fils d'émigrés juifs établis comme tailleurs dans le Bronx), mais l'une des grandes performances d'acteur de l'histoire d'Hollywood et, allez savoir pourquoi, il n'eut pas droit ni au Golden Globe ni à l'Oscar. Je vérifie donc et je constate qu'en 1968 l'Oscar alla à Rod Steiger pour In the Heat of the Night, et celui de 1969 à Cliff Robertson (qui vient de mourir) pour Charly. Les pointures, ces années-là, étaient assez grosses merci, faut bien le dire…         

Robert Lévesque

Publier sur twitter Partager

Vos réactions (0)

Soumettre une réaction

  *Votre courriel ne sera pas publié et est demandé seulement à titre de référence.