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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

L'ÂGE D'OR DE LA CRITIQUE?

2011-09-22

    111 millions de pages vues sur son blog durant les 12 derniers mois. Voilà qui ferait pâlir d'envie n'importe quel aspirant à la célébrité médiatique. Roger Ebert est de ces critiques au destin, et à la popularité uniques. Il faut dire qu'il se donne les moyens : son blog, ses tweets, ses critiques, même en une minute (tout un concept), son journal, ses lettres, ses bouquins (une quinzaine), ses réponses, son Pullitzer gagné en 1975, son engagement auprès du Chicago Sun-Times depuis 1967, un simple diplôme de littérature anglaise en poche, ses émissions de télé : depuis ses débuts, l'homme est partout. Et même absent (depuis 2006, il souffre des suites d'un cancer de la thyroïde), il parvient encore à dominer l'espace critique (dans son nouveau show télé Ebert Presents : At The Movies, ses critiques sont lues pour lui par quelqu'un d'autre). Rien d'étonnant alors à ce qu'il soit devenu LA figure incontestée de la critique mondiale, le seul dont le nom apparaît presque aussi connu que ceux qu'il cite à longueur de papiers. Et que l'on pense ce que l'on veut de ses critiques, l'homme connaît le métier, c'est évident.

    Voilà pourquoi lorsque l'œil tombe sur une entrevue d'Ebert par Todd McCarthy, autre très grand de la critique américaine, honteusement viré de Variety en 2010, mais de retour depuis dans les pages du Hollywood Reporter, l'envie d'écouter est grande. Pour la séquence émotion de la chose, c'est Ebert qui mit le pied à l'étrier de McCarthy en lui faisant écrire ses premiers textes pour le Sun-Times, à l'époque où la critique à Chicago était, écrit McCarthy, « dominée par de vieilles petites dames portant des chapeaux rigolos » (bizarre, vous avez dit bizarre?).

    Pour les séquences intérêt réel, c'est ensuite que ça se passe. Au milieu des anecdotes sympathiques (son premier Cannes en 72), des souvenirs émus (sa lecture de Pauline Kael au retour de sa première journée de travail), des drôles de rencontres (Gloria Swanson qui le prévenait des dangers de manger trop de sucre, son entrevue avec Groucho Marx qu'on lui envie drôlement), au cœur de cette entrevue finalement succincte et rapidement menée, une réponse étonne.  Trouvez-vous que le standard critique est plus ou moins élevé qu'à vos débuts? » demande McCarthy. « Meilleur, répond Ebert. À cause d'Internet. Nous vivons un âge d'or de la critique, bien que, souvent, ce ne soit plus un métier payant. Mais il n'y a plus de limites de longueurs. L'écriture peut-être plus ésotérique ou experte ». Une opinion pour le moins singulière lorsque tous et toute se plaignent à longueur de colonnes de la pauvreté grandissante de la pensée critique, de la démocratisation néfaste du métier, de la bêtise généralisée, du retour navrant au jugement lapidaire souvent résumable à un triste « j'aime, j'aime pas ».

    Un âge d'or de la critique, vraiment? L'idée est certes tentante, mais comment y croire? Comment ne pas voir dans la réponse même d'Ebert l'immense paradoxe qu'il soulève, cause d'un déclin assuré? La critique n'est plus un métier payant. Payés au lance-pierre, les jeunes critiques, obligés de faire un travail digne de ce nom pour trois pièces six sous, soumis à la pression du « si tu n'acceptes pas d'être exploité, on en trouvera trente comme toi capables de remplir les mêmes trous entre les pubs », forcés d'accepter tout et n'importe quoi souvent au mépris des bases mêmes du métier critique, souvent obligés de s'épuiser à courir tous les râteliers pour pouvoir s'enorgueillir du titre soi-disant envié de pigiste.

    Oui, en effet, rien n'est plus simple que de s'ouvrir un blogue et ainsi offrir à sa passion critique un espace libre et libéré de toutes contraintes. Oui, en effet encore, de nouvelles plumes, de nouvelles idées, de nouvelles façons de penser le cinéma émergent chaque jour sur la toile, véritable lieu d'échange et de partage où peut se reconstituer une véritable réflexion autour du cinéma qui en a assurément besoin. Mais  admettre l'idée que la critique, sous-payée, mal payée voire pas payée du tout, vive du même temps son âge d'or, c'est accepter l'idée que la critique puisse n'être qu'un passe-temps à pratiquer légèrement, en dilettante. C'est tolérer qu'elle ne soit pas une profession importante, voire essentielle par l'accompagnement, la découverte, la discussion qu'elle permet des œuvres. C'est penser qu'elle n'a pas besoin d'être réellement prise au sérieux. Ce qui est non seulement déprimant, mais surtout inquiétant. 

Bon cinéma 

Helen Faradji 

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