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MANOEL, PAULETTE, ET PICCOLI… - par Robert Lévesque

2011-09-29

    Le 22 septembre dernier, à 102 ans, Manoel de Oliveira a entrepris à Paris le tournage d’un nouveau film, Gebo et l’ombre, avec Michael Lonsdale, Claudia Cardinale et Jeanne Moreau, trois vieux de la vieille (Lonsdale a 80, Cardinale 74, Moreau 83), mais sans Piccoli qui, à 86 ans, s’est peut-être fait porter pâle… Pour le réalisateur portugais né à Porto en 1908, et c’est le cas de le dire, c’est du vintage vivant qu’une telle énième aventure. À eux quatre, ils font 339 ans et si Piccoli avait été de la partie, ils auraient atteint à cinq têtes de pipe l’âge accumulé de 425 ans!  

    La même semaine, à Paris également, mourait, à dix jours de son 101ème anniversaire, l’inoubliable Paulette Dubost, la soubrette, la camériste, la confidente, la suivante, la concierge, la caissière, véritable pimprenelle des salades cinématographiques du vingtième siècle, le siècle premier du cinématographe. Paulette Dubost c’est une page de l’histoire de ce cinéma à elle seule, elle qui n’eut jamais un seul prix, ni un premier rôle, mais qui donna aux cinéastes (et lesquels !) sa valeur d’humaine servante, « sa belle âme » comme vient de l’écrire Alain Riou dans le Nouvel Obs, bref son immense et frais talent. On n’oubliera jamais, nous les cinéphiles nostalgiques, sa Lisette de La règle du jeu, la suivante de la marquise (alors qu’on ne voyait qu’elle !), ou sa Ginette très canal Saint-Martin dans Hôtel du nord. Renoir, Carné, et il y aura aussi eu Ophüls, Duvivier, jusqu’à Truffaut pour Le dernier métro, jusqu’à Louis Malle qui lui demanda en 1989 de jouer la mère de Piccoli dans Milou en mai, cette Mme Vieuzac qui meurt pendant les événements de la fameuse plage sous les pavés…  

    Paulette Dubost, avec sa voix pointue et sa diction d’écolière un peu appliquée, mais sa manière si touchante et sentimentale, sans chiqué, avait affronté tous les grands monstres : Fernandel, Raimu, Jouvet, Bourvil, Michel Simon et même Buster Keaton en 1936 dans Le roi des Champs-Élysées de Max Nossek. Le beau brin de Parisienne pure laine devant tous ces ogres purs cuir. Elle qui avait débuté en petit rat de l’opéra, c’est en doyenne du cinéma français qu’elle s’est discrètement éclipsée il y a quelques jours. Fondu au noir.  

    S’agissant de Manoel de Oliveira et de Piccoli, vous verrez le 30 septembre à 21 heures sur TFO le film qu’ils tournèrent ensemble en 2001, Je rentre à la maison, un sobre et lent lamento presque muet sur le métier d’acteur, l’un des chefs-d’œuvre du cinéaste portugais au si long cours. Il n’avait que 91 ans lorsqu’il filma ainsi Piccoli qui n’en avait que 76, Piccoli qui joue l’acteur qui joue, un acteur qui joue Le roi se meurt et qui, sortant de scène, apprend que sa femme, sa fille et son beau-fils viennent de se tuer en voiture. Il y aura alors du silence, aucun apitoiement, du temps qui passe, la caméra qui le suit, qui s’arrête, et l’acteur regarde alors des souliers séduisants dans une vitrine. Il va c’est certain s’en acheter une paire, il va c’est évident aller boire un café et lire le journal dans son bistro habituel, et puis c’est l’An 2000, la tour Eiffel est illuminée, son petit-fils qu’il garde la semaine part le matin pour l’école quand lui, rentré tard du théâtre, est encore au lit, il va d’ailleurs obtenir un autre rôle, il joue Prospero, un duc détrôné, mais la tempête est toute entière dans sa tête et il n’en montre rien, on l’applaudit, il signe des autographes. Un soir, rue sombre, il se fait voler sa montre et ses souliers de luxe, et puis encore il y aura d’autres choses, la vie, un pied levé au cinéma, en anglais, on lui ajuste une perruque et il est « Buck Mulligan », c’est lui qui le dit à son miroir…Tout va, tout est là sauf de l’apitoiement alors que Je rentre à la maison est l’apitoiement même, la quintessence de l’apitoiement que peut dégager un vieil homme qui filme un vieil acteur sans en remettre, sans rien ajouter d’autre qu’aimer l’art de filmer simplement un homme qui marche, un homme qui joue, un homme qui dort, un homme qui sourit au garçon en demandant un café, un homme qui aime…, un homme qui va.                   

Robert Lévesque                                                                                                                

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