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Films de la semaine

RESTLESS - critique d'Apolline Caron-Ottavi

2011-09-29

PARADIS ARTIFICIELS

    L'œuvre de Gus Van Sant est souvent vue comme étant divisée en « périodes », allant du mainstream à l'expérimental et vice-versa. Milk, pourtant, déjouait les prévisions en ne pouvant pas vraiment être qualifié de retour à sa première période hollywoodienne, tout en étant moins «exigeant » sur le plan formel, moins aride sur le plan narratif, moins sombre aussi, que les films précédents (de Gerry à Paranoïd Park). Restless confirme que l'on ne peut pas prévoir ce à quoi ressemblera un nouveau Gus Van Sant : à la fois retour à une forme de cinéma apparemment plus conventionnelle et regard inédit sur un sujet apparemment usé, Restless est un film surprenant, qui brise ce schéma d'une chronologie de blocs homogènes, et confirme qu'il faut désormais oublier ce que l'on sait de Gus Van Sant pour découvrir ses nouveaux films… 

    Restless est l'histoire simple de deux très jeunes gens qui se lient du fait d'être chacun à sa façon liés à la mort. Une ode à la vie s'ensuit, qui est celle de leur idylle vouée à l'échec, du compte à rebours de leur amour. Couleurs pastels et images lissées, Restless cherche à suspendre le temps, le plus littéralement possible, à l'image de ses héros qui enfilent des tenues de toutes les époques pour gambader dans les feuilles d'automne… Van Sant installe le climat mortifère de son film avec légèreté : les scènes du début donnent le ton, où l'on découvre la façon presque burlesque qu'a Enoch (Henry Hopper) de s'incruster dans les enterrements de parfaits inconnus. 

    Ce regard décomplexé sur la mort est ce qui donne au film son aspect le plus inédit : c'est aussi ce qui peut le plus rebuter le spectateur. Restless pose au fond la question du refoulé de la mort dans nos sociétés. L'impossibilité d'en parler librement, qui fait passer Enoch pour un voyeur sordide (alors que l'on comprend plus tard qu'il s'agit du deuil incomplet de ses parents, dont il n'avait pas pu voir l'enterrement), ou provoque la gêne dans le regard de ceux qui se mettent à voir avant tout la « cancéreuse » dans la personne d'Annabel… le geste d'une mère qui empêche ses enfants de toucher au buffet de bonbons qu'Annabel a elle-même commandé pour son enterrement résume ce malaise irrépressible.  

    Cette vision de la mort (non pas l'humour, mais la légèreté, l'inconséquence avec laquelle les personnages et Van Sant accueillent ce sujet) peut être agaçante, voire blessante : on peut s'entendre dire « si vous prenez les choses tragiquement, c'est que vous n'êtes pas un dandy, vous n'avez pas l'élégance de prendre le malheur du bon côté ». Mais un autre aspect du film éclaire différemment cette tentative, périlleuse certes, à laquelle s'est livré Van Sant : celle du fantôme du soldat japonais qui hante Enoch et l'accompagne dans son travail de deuil. Cette référence permet de supposer que Gus Van Sant a voulu imager et raconter la mort autrement que l'on en a l'habitude dans le cinéma occidental. Il ne s'agirait alors pas seulement de dandysme, mais aussi d'une sorte de stoïcisme, d'attitude « zen », consistant à relativiser la mort en l'inscrivant dans le cycle plus large de la nature : car c'est bien d'un éloge de la vie qu'il s'agit, sous-tendu par le discours naturaliste d'Annabel, fascinée par les oiseaux qui chantent chaque matin par bonheur d'être en vie après le suspens de la nuit.  

    Il est amusant en cela de voir ce film à la suite du mois de cinéma japonais que nous a offert la Cinémathèque québécoise : dans plusieurs films on trouvait cette idée de faire face à la mort en jouant avec elle comme des enfants avec un jouet. Rappelons-nous les gamineries des mafieux de Sonatine (Takeshi Kitano) dans ce qu'ils savent être leur dernière escapade, ou l'humour tendre de Kore-eda dans After Life, film auquel on pense devant Restless : l'émerveillement enfantin de la « mise en scène » des souvenirs dans l'au-delà, pour affronter le fait qu'après il n'y aura plus rien, n'est pas sans rappeler la mise en scène de l'agonie à laquelle se livre le jeune couple pour conjurer l'arrivée de ce moment, et par laquelle Van Sant s'amuse à nous faire croire un instant que ça y est, son film sombre dans le pathos le plus cliché.  Une façon de nous faire un pied de nez, nous les adeptes de ses mises en scène les plus rigoureuses : « oui, je sais ce que vous pensez : on est loin d'Elephant, ça tourne au mielleux. Mais je sais encore ce que je fais, voyez-vous.»  

    Être puéril, retomber en enfance pour affronter la mort, comme à Halloween où l'on s'échange des bonbons : c'est la position que Gus Van Sant assume lui-même en tant que cinéaste, en filmant avec la plus grande naïveté des fragments de vie, des instants de bonheur, dont l'enchaînement frise parfois la niaiserie (c'est le cas de la fin, où les « beaux moments » défilent à nouveau dans l'esprit d'Enoch et devant nos yeux), mais charme malgré tout par la grâce qui émane de l'ensemble du film. Cette grâce est aussi celle de la rencontre des deux acteurs : Henry Hopper, véritable sosie de son père qui redonne une part de l'innocence juvénile à l'air un peu fou que lui a légué ce dernier, et Mia Wasikowska, dont on ne sait trop depuis quel siècle elle nous sourit.  

    Restless ne tourne jamais au sentimentalisme ou à la lourdeur. Rien de révolutionnaire donc, mais de la retenue et de la simplicité malgré tout.  En cela, on peut le voir comme une leçon de modestie : c'est ainsi que l'on peut justifier, si ce n'est excuser, la part très conventionnelle de la mise en scène, quasiment effacée. À la limite, on aurait parfois souhaité que Gus Van Sant assume jusqu'au bout cette simplicité : car là où le film coince le plus, c'est par sa musique sirupeuse parfois un peu trop présente, ou lors des scènes de « crise » de colère, qui sonnent faux et ne semblent pas à leur place. Mais encore une fois : il faut oublier l'ascétisme auquel le cinéaste nous avait habitué ces dernières années pour apprécier Restless
 
Apolline Caron-Ottavi

La bande-annonce de Restless:

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