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LA VIE PRIVÉE DU CINÉMA - critique de Robert Daudelin

2011-10-06

PETITES HISTOIRES DE CINÉMA

    Depuis 2005 Denys Desjardins travaille à une sorte d’histoire orale du cinéma québécois (1). Ne bénéficiant d’aucune aide financière des organismes subventionneurs, cet authentique projet de cinémathèque repose entièrement sur les épaules du cinéaste qui a transformé son salon en studio de cinéma pour filmer les propos des intervenants qu’il a convaincus de raconter leur version de l’histoire du cinéma au Québec.

    Les deux chapitres les plus récents de cette épopée étaient présentés aux Rendez-vous du cinéma québécois de février dernier sous le titre La vie privée du cinéma (1re et 2e parties) et sont aujourd'hui disponibles en DVD. Les témoignages recueillis couvrent approximativement la période 1964 (« 22 raisons pour créer une industrie du cinéma ») à 1994 (création de la SODEC). La première partie privilégie l’histoire culturelle de l’époque ; la seconde s’intéresse davantage aux institutions et aux politiques gouvernementales. D’autres chapitres sont prévus qui traiteront notamment du Festival international du film de Montréal (1960-1967), de la Jeunesse étudiante catholique (JEC) et des revues québécoises de cinéma.

    On connaissait déjà la curiosité de Desjardins à l’égard de notre cinéma : parallèlement à son travail de documentariste, il est l’auteur d’un document exceptionnel sur le cinéma direct qui constitue l’un des compléments du coffret DVD consacré à Michel Brault. On se souviendra aussi qu’il a animé une classe de maître avec Serge Giguère dans le cadre des Rencontres internationales du documentaire de 2006. Ces deux initiatives témoignent éloquemment de la passion du cinéaste pour l’histoire de notre cinéma, aussi bien que de ses qualités de chercheur.

    Le projet dont nous venons de découvrir les deux nouveaux chapitres est plus ambitieux (il couvre une vaste période et mobilise des douzaines d’intervenants) et d’une nature bien différente, le cinéaste revêtant les habits de l’archiviste et renonçant à toute préoccupation d’écriture pour s’astreindre à enregistrer.

    Archives vivantes, ces documents nous invitent à considérer la parole comme véhicule de l’histoire : chaque volet de deux heures constitue une vaste conversation qu’orchestre le cinéaste pour nous emmener à comprendre comment les choses ont évolué. Au spectateur la tâche d’ordonner ce discours, de l’analyser, Desjardins n’intervenant que très peu dans les interviews, si ce n’est pour relancer le sujet, et ponctuant périodiquement le déroulement par des cartons qui précisent certains éléments de la conjoncture.

    Le parti pris implicite est clair : donner la parole à tous ceux qui acceptent de témoigner, Francis Fox et les frères Gagné, Denis Héroux et Jean Pierre Lefebvre, Marc Lalonde et André Forcier. Parti pris d’autant plus redoutable que jamais le cinéaste ne remet en question les affirmations ou les analyses de ses invités. Mais sans doute était-ce le prix à payer pour rassembler autant de visages et de points de vue. Il n’en reste pas moins que l’histoire du cinéma québécois ainsi racontée, du fait même de la multiplicité des intervenants et de la brièveté fréquente des interventions, reste assez confuse. Chacun y défend évidemment « son » histoire, les grands commis et les politiques ne voulant surtout pas qu’on mette en doute leur vertu. Cela étant dit, par ce projet titanesque Denys Desjardins accomplit un travail exceptionnel et les centaines d’heures qu’il a filmées depuis cinq ans constituent d’ores et déjà un fonds essentiel pour écrire l’histoire de notre cinéma.

    À une époque où, comme le dit si bien André Forcier « tout le monde se tait », il est bon de redonner sa force à la parole, d’entendre par exemple Fernand Dansereau affirmer que « les producteurs sont des experts en gestion de fonds publics » ou Micheline Lanctôt nous rappeler que la mise en place des organismes publics correspond à une « érosion du pouvoir des réalisateurs ».

    La caméra étant une machine qui enregistre, l’histoire que tente de nous raconter La vie privée du cinéma est aussi inscrite sur tous ces visages qui défilent devant nous et qui, dans leur âge même, disent l’histoire : Roger Blais et Roger Racine (tous deux d’une jeunesse scandaleuse) étaient déjà là au début des années 1940 quand l’ONF naissait à Ottawa ; d’autres étaient présents dans les années 1960 au moment de la fondation de l’Association professionnelle des cinéastes ; d’autres, immortalisés par les photos de Guy Borremans, ont occupé le Bureau de surveillance. Ils sont encore là pour nous raconter l’histoire de notre cinéma, une histoire un peu chaotique, comme le cinéma depuis qu’il existe.

Robert Daudelin

(1.) Il définit lui-même ce projet avec humour : « Immortaliser la mémoire des pionniers et des artisans qui ont participé à diverses aventures de l’histoire du cinéma québécois ».

Texte originellement paru dans le numéro 152 de la revue 24 Images.

Le DVD réunissant les deux parties de La vie privée du cinéma sera disponible à compter du 11 octobre.

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Vos réactions (1)

  1. Ça n'empêche pas que l'histoire se raconte toujours de la même façon ni que ses acteurs restent supposément toujours les mêmes!

    par Jean Antonin Billard, le 2011-10-07 à 08h29.

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