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AMOUR AMER - par Robert Lévesque 

2011-10-13

    Les « bergmaniens », les « bergmanistes », les « bergmanologues » et les « bergmaniaques » sont tous persuadés que le Suédois est le plus grand cinéaste qui fut ; le premier grand cinéaste après les pionniers de génie, bien sûr. Certes. Comme on peut, si l’on est d’un esprit plus léger, lui préférer l’Italien, le Fellini. C’est comme pour les mélomanes qui sont Bach ou Mozart, mathématique ou magie... Moi, comment vous dire… ? Je suis plus Bach que Mozart et, question cinéma, j’aimerais avoir la jeune vingtaine aussi sérieuse qu’ardente et découvrir l’œuvre de Bergman d’un seul coup. Quel coup de bol ce serait ! De Monika à Fanny et Alexandre ! De La soif à La Flûte ! Ce serait l’enchantement !   

    Alors les jeunes, si vous avez vingt ans et le câble, la cinéphilique chaîne TFO (que les Frères Lumière la bénissent !) vous permettra tout l’automne de découvrir le cinéaste de Sonate d’automne. Treize fois plutôt qu’une, vous verrez, les vendredis soirs à 21 heures, quelques-uns des chefs-d’œuvre de l’auteur – Bergman est un auteur majeur, un grand auteur, à l’égal d’écrivains comme Stendhal et Proust – de La Nuit des forains (qui passait le 7 octobre) et de Après la répétition qui va clore la rétrospective le 30 décembre.   

    Ce vendredi 14 octobre, c’est un Bergman moins célèbre qui est proposé, c’est, avec Eva Dahlbeck et Harriet Anderson, Rêves de femmes (en suédois, Kvinnodrom), tourné en 1954 et 1955, une supposée comédie. Lisons ce qu’en dit Bergman dans Images, un livre (Gallimard 1992) dans lequel il revenait sans complaisance sur ses films : « Immédiatement après Une leçon d’amour, j’ai tourné Rêves de femmes pour Sandrews. J’avais promis une comédie à Rune Waldekranz car La Nuit des forains avait été un four considérable. Sur un plan très superficiel, Rêves de femmes représente deux variations supplémentaires du thème de La Nuit des forains. Mais Harriet et moi avions alors rompu. Nous étions tous les deux assez tristes de la fin de notre liaison. Et le chagrin pèse sur le film (c’est moi qui souligne). Il existe, certes, un enchaînement intéressant entre deux histoires qui conduisent l’une à l’autre. Mais Rêves de femmes est gravement meurtri par nos dépressions et il ne lève jamais ».   

    Ce qui devait être une comédie (deux amies en villégiature ont chacune une aventure libertine qui tourne mal), comme Bergman l’avait promis à son producteur (Sandrewproduktion), est devenu un film amer sur l’amour, un film d’amour amer… Harriet Anderson y est une cover-girl, Doris, qui vient de rompre avec son amant et que va courtiser, à Göteborg, un consul décidé à la mettre dans son lit (bijoux, cadeaux à l’avenant) parce qu’elle ressemble à sa femme devenue folle ; la fille du consul va surgir et humilier Doris. Et l’amie de Doris, Suzanne, directrice d’une agence de photos de mode, renoue avec un ex que sa femme va surprendre. Doris et Suzanne rentrent à la fois penaudes et gaies, bredouilles sans regret, à Stockholm.  

    Bergman, bien sûr, se liait avec ses actrices. Sa vie sentimentale et son activité sexuelle furent une suite de mariages, liaisons, ruptures, divorces, dépressions. La chair n’était pas triste et il faisait tous les films. Ainsi, le chagrin pouvait peser sur un film…, mais le film demeuré de la haute cinématographie. Cette comédie, Rêves de femmes, si elle dégage de la détresse et du grotesque dans les rapports entre les hommes et les femmes, on sent nettement qu’il prend la part de celles-ci. Le cinéaste de L’attente des femmes, de Rêves de femmes et de Toutes ces femmes, était le contraire d’un macho. C’était un admirateur, un connaisseur, un spécialiste, qui passa sa vie à essayer de comprendre ce que Freud (mort quand Bergman avait 22 ans) appela, en soupirant, le continent noir…   

    Dans Images, Ingmar Bergman dit de Harriet Anderson qu’elle est « un des rares génies cinématographiques », il veut dire par là que, lorsqu’elle plante son regard dans l’objectif de la caméra, elle établit « un contact direct et impudique avec le spectateur ». Il ajoute : « On n’en rencontre que très peu d’exemplaires sur les tortueux sentiers de la jungle de notre métier ». Jungle dans laquelle il était un grand explorateur.  

Robert Lévesque.

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