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24 IMAGES AU FNC - JOUR 7 - par Gilles Marsolais

2011-10-19

UN CINÉMA DANS L'AIR DU TEMPS, ENTRE LE RÊVE ET LA RÉALITÉ

    Bien sûr, le FNC offre sur un plateau d'argent quelques morceaux incontournables, comme les derniers-nés de Wim Wenders (Pina), Pedro Almodóvar (La peau que j'habite), Lars Von Trier (Melancholia), sur lesquels se ruent d'abord les cinéphiles, mais ce festival – qui remplit ses salles même avec des films réputés être plus ascétiques (The Turin Horse de Béla Tarr, primé à Berlin il est vrai) – offre aussi l'occasion de découvrir des films de cinéastes moins flamboyants ou moins connus ici, qui causent la surprise autant par leur sujet que par la façon de l'aborder. Entre autres, on ne ratera pas Une séparation de l'Iranien Asghar Farhadi, Ours d’or à Berlin, qui, malgré la censure, parvient à témoigner avec force des contradictions et des problèmes de la société iranienne en reliant habilement les destins individuel et collectif.

    Entre-temps, voici d'autres suggestions de films qui provoqueront forcément des discussions et qui ne feront pas l'unanimité, qu'il est encore possible de rattraper. Le Belge Bouli Lanners a fait sa marque avec Eldorado, un road-movie déjanté lorgnant vers le fantastique. Il remet ça avec Les géants, un film faussement réaliste qui peut rendre perplexe le spectateur qui s'en tiendrait à ce filon du réalisme. Quelque part à la campagne, abandonnés par leur mère, deux jeunes ados se retrouvent fin seuls, ne sachant trop que faire de cette soudaine liberté par laquelle tout devient possible. Même s'ils squattent la maison familiale, ils sont vite confrontés au problème crucial de l'argent et à la dureté du monde des adultes. Leur rencontre providentielle avec un ado plus âgé oriente finalement ce rite de passage, narré comme un conte, vers l'exploration d'une amitié qui les amène à consentir à un sacrifice et à prendre leurs responsabilités comme le feraient des adultes. En profitant maladroitement de cette nouvelle liberté, le trio se met inévitablement les pieds dans les plats : des occasions que saisit au vol Bouli Lanners de recourir à l'humour pour décoller de la gravité du sujet. Le problème de crédibilité que poserait ce film qui ne se prend pas au sérieux est un faux problème, puisque sa clef de lecture – fondée sur l'humour – n'est justement pas celle du réalisme plat. Par contre, on a l'impression que le réalisateur au style éminemment personnel abandonne à mi-parcours ses personnages et son histoire, et même cette piste du conte comme s'il n'y croyait plus (ou est-ce par manque de moyens ?). Pourtant, il semble s'en repentir en filmant la finale sous la forme d'un gros clin d'œil pictural, alors que dans une barque, le trio se laisse dériver au fil de l'eau vers un avenir qui ne pourra être que meilleur. Étrange !

    Dans un tout autre registre, la stratégie narrative de l'Australien Justin Kurzel, dans Snowtown, s'inspire vaguement de celle de Michael Haneke dans Funny Games. Inspiré de faits réels qui se sont déroulés dans les années 1990, le film s'adapte à la stratégie d'approche du tueur en série qu'il décrit : froideur du regard clinique pour cerner une situation, tactiques diaboliques pour séduire et obliger ses victimes, etc. Mais, d'entrée de jeu, s'il ne sait pas d'où viendra le mal, le spectateur est déstabilisé par une galerie de personnages plus tordus les uns que les autres (pédophile, trans radical, gens d'extrême-droite) et par la désolation des lieux (un ghetto dans la lointaine banlieue au nord d'Adelaïde), et il sait instinctivement qu'il ne sortira pas indemne de cette projection. En fait, le film en arrive assez rapidement à épouser le point de vue de l'adolescent tombant dans le piège qui lui est tendu, fasciné qu'il est par cet homme étranger à son milieu, par cette figure paternelle qui se révélera être un tueur en série. Comme il ne peut s'identifier au tueur, le spectateur se voit lui aussi piégé, et ultimement tétanisé. Est-ce au prix d'une complaisance dans le naturalisme des situations, où le racisme le dispute au sadisme et à la misogynie ? Ça se discute !


    Pour sa part, Laurentie de Mathieu Denis et Simon Lavoie, qui continue à provoquer des remous, mérite que l'on revienne sur son cas, puisque même à 24 images il semble que les avis soient partagés. Contrairement à François Jardon-Gomez, qui samedi dernier donnait une opinion favorable, j'ai personnellement de sérieuses réserves à émettre. Ce film capte les faits et gestes au quotidien d'un branleur asocial et sournois, incapable d'établir quelque relation durable que ce soit (on se demande d'ailleurs comment il peut avoir deux bons amis qui l'aident même à déménager), d'un minus totalement inapte au bonheur qui, frustré sexuellement, passe le plus clair de son temps à se masturber frénétiquement au travail, à la maison, chez les voisins. L'univers de cet exilé des régions transplanté à Montréal, qui a pourtant du travail et un logement décent, se résume dans le fait qu'il ne peut supporter les anglophones, même en peinture ! Mathieu Denis et Simon Lavoie prétendent ainsi cerner la condition du Québécois (d'où le titre). Pour que cela soit bien clair, ils accolent en surimpression à cette imagerie complaisante – axée sur un déséquilibré mental – une série de courts extraits d'œuvres littéraires québécoises, qui vont d'Anne Hébert à Gilbert Langevin. Avec Gaston Miron, défenseur farouche mais articulé de la langue française, ces auteurs doivent se retourner dans leur tombe de voir leur travail si maladroitement récupéré et si grossièrement détourné de leur sens. On est loin, très loin de la portée symbolique des « Nègres blancs d'Amérique » stigmatisés par Pierre Vallières dans son essai éponyme. Une portée riche de significations à laquelle font écho tant de poètes et de romanciers, qui interrelie les dimensions historiques, économiques, sociales et politiques, lesquelles sont indissociables pour comprendre le malaise permanent, mais mouvant et complexe, du Québec. Il ne suffit pas de plaquer une danse érotique à dix dollars dans le cubicule d'un club, rituel certes détestable mais mondial, pour illustrer la portée de  « Mon pays est à l'âge des premiers jours du monde... », une situation que vivrait le personnage de Louis. Il n'est pas non plus judicieux d'illustrer « L'homme de mon pays sort à peine de terre... » par un travelling arrière sur un train qui sort d'un tunnel, dans lequel se trouve notre homme de Cro-Magnon avec sa copine qu'il a récupérée et avec laquelle il se reproduira ! Le problème est de taille : si le personnage de Louis ne vit qu'une dépression passagère, le système référentiel qui lui sert de caution dévoile sa dimension artificielle et le film rate doublement sa cible. D'autant plus que, au XXIe siècle, le Québec n'en est plus à ce niveau d'hostilité primaire envers « les anglos », même si à défaut de vouloir se réaliser pleinement il peut sembler, comme il est dit au final, avoir « le goût de céder à l'inertie, comme on cède à une fascination ». Malgré ses prétentions affichées, la pertinence de ce film au dénouement prévisible est loin d'être évidente. Privé de ses références littéraires qui lui servent d'alibi, Laurentie demeurerait un film étrange, sans plus.

    Dans ce festival, nombreux sont donc les films qui explorent la frontière entre la folie et la réalité, et qui sont de nature à entretenir le désir cinéphilique tout en suscitant une fascination certaine et de (saines) interrogations. Voyez sans faute l'incontournable Take Shelter de l'Américain Jeff Nichols, qui d'ailleurs sortira en salle dès vendredi. Ce film, dont l'action se déroule en Arkansas entre deux tornades, réelles ou fantasmées, nous fait vivre de l'intérieur les bouleversements vécus par un honnête homme, travailleur et bon père de famille, rattrapé par les symptômes de la schizophrénie, avec les répercussions que l'on peut imaginer sur son entourage. Take Shelter parvient avec une rare efficacité à réaliser à l'écran cette fusion qui se matérialise progressivement dans l'esprit de cet homme (Michael Shannon, excellent de retenue) tiraillé entre la réalité et ses cauchemars. À telle enseigne que l'on ne sait plus très bien au final si la menace qui pointe à l'horizon est réelle ou le fruit d'une hallucination collective qui aurait fini par gagner, par contaminer toute la petite famille. Maîtrisé jusque dans sa façon de jouer avec les éléments de la nature, ce deuxième film de Jeff Nichols est représentatif de la force du jeune cinéma américain. On y reviendra

    Gilles Marsolais

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