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24 IMAGES AU FNC - JOUR 8 - par Apolline Caron-Ottavi

2011-10-20

ÊTRE ÉTRANGER DANS SON PROPRE MONDE

    Après l'intensité des premiers jours, il y a toujours un petit relâchement de la frénésie en milieu de festival. Puis une deuxième souffle, pour la dernière ligne droite. Les séances continuent de se remplir jusqu'au dernier siège, alors qu'une nouvelle série de films inédits vont avoir droit à leurs deux projections dans les derniers jours du FNC.

    La découverte de ce mercredi est incontestablement Play, du Suédois Ruben Östlund. Rares sont les films qui abordent de façon aussi directe la crise sociale qui monte autour de la question de l'immigration. Le sujet est simple : une bande de gamins noirs ont mis au point une tactique pour voler leurs portables à des fils-à-maman sans faire d'éclat, c'est-à-dire en clamant tout au long du processus leurs bonnes intentions. Mais un jour, le jeu continue, et eux-mêmes ne savent plus comment se dépêtrer de leur piège : alors ils déambulent dans la ville, tous ensembles, sans pouvoir se libérer les uns des autres. Les uns savent jouer de la musique ou grimper aux arbres, les autres savent comment arpenter la ville et se repérer dans les lignes de tram… Ils finiraient presque par s'admirer, et pourtant, en une journée, cela ne suffit pas à franchir le fossé social et culturel, et l'animosité demeure. En cela, nombreux sont ceux qui ressentiront un profond malaise devant Play : Östlund ne caricature pas, ne condamne pas, il ne fait pas la morale non plus, mais observe crûment et aborde le problème sans adoucir les angles, ni chercher à égaliser les torts. Il ne cherche pas à nous bercer d'illusions, en inventant une rencontre réparatrice et conciliatrice, sous prétexte que ce sont des enfants. La force du film réside déjà dans son titre : « play ». Le jeu, avec sa part d'innocence mais aussi de violence. Un jeu dangereux, pour déjouer l'ennui, l'envie, l'injustice. Jouer à faire peur quand les autres ont déjà changé de trottoir ou tourné la tête ailleurs, jouer à être ce que l'autre voit en soi. Mais jouer pour gagner la partie, jusqu'au bout. Ainsi le conflit éclate aussi (encore plus violent même) au sein de chaque groupe d'enfants, de chaque « équipe » ; et la fin du film, qui peut paraître s'éterniser un peu, a le mérite de transposer cette tension au niveau des adultes. Si Ruben Östlund porte un regard aussi pertinent sur son sujet, c'est grâce à sa mise en scène extrêmement intelligente, qui propose d'elle-même un discours. Les cadrages de chaque plan notamment sont une analyse de la perception de l'autre (par le son, le hors-champ), ou de l'espace social : ce qu'il permet, incite, interdit, ou provoque. L'escalator, le tram, les étalages de chaussures de sport, autant de lieux publics qui ne font que séparer ou confronter. C'est l'un des films les plus marquants du festival à ce jour : il ne fera sûrement pas l'unanimité, mais ne peut pas laisser indifférent.

    Épopée, le projet web de Rodrigue Jean, réalisé en collaboration avec des personnes marginalisées, a été présenté à la cinémathèque dans une version d'une heure et quart, et évidemment à écran unique : le cinéma du web tente de revenir à la salle. Il n'y a en réalité rien de condensé, il s'agit plutôt d'une autre version du projet, à travers un autre média que le web, son support  initial. Les multiples fenêtres qui s'offraient au spectateur sur le site epopee.me se retrouvent donc sélectionnées et assemblées dans une chronologie, et le « work-in-progress » figé dans une certaine version. On découvre ainsi le parcours choisi par Rodrigue Jean dans sa propre œuvre, un montage par dessus le montage. Et cela permet de voir avec un autre regard cette mosaïque d'histoires individuelles : les singularités de chaque récit et chaque situation en sont d'autant plus soulignées. On remarque à quel point la façon de filmer change selon l'individu et le lieu, ainsi que les contrastes entre chaque mode de témoignage : parole directe, ou récit d'un événement en voix off, ou même presque commentaire auto-fictionnel. Cette version « film » d'Épopée sera le dvd du prochain 24 Images.

    Plusieurs films à guetter demain jeudi : en début d'après-midi, Nuit #1 de Anne Émond, Hors-Satan pour les fidèles de Bruno Dumont, et aussi Wasted Youth, film grec sur le malaise social et le décalage entre l'individu et la société (la thématique est dans l'air du temps), qui n'est pas sans rapport avec Oslo 31st August. À 19h, l'heure sera au dilemme avec plusieurs belles séances. Ce sera avant tout le moment de découvrir l'Apollonide, le dernier film de Bertrand Bonello, fresque magnifique de la vie d'une maison close en 1900, où la violence se terre dans la torpeur d'un huis clos protecteur ; un film en costumes qui évidemment nous interroge au présent. Ou bien de saisir la seconde occasion de voir Play à l'Excentris, ou de se faire sa propre opinion en allant jeter un coup d'œil à Snowtown… Du côté du FNC Lab enfin, Bill Morrison sera là  pour présenter The Miners' Hymns, la traversée d'un pays de mineurs, filmée presque comme un film de combat ; le film sera précédé par Diane Wellington de Arnaud des Pallières. Profitez-en, la fin approche !

    Apolline Caron-Ottavi.

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