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24 IMAGES AU FNC - JOUR 9 - par Apolline Caron-Ottavi

2011-10-21

L'AMOUR À MORT

    Ce qu’il y a de plus passionnant dans un festival, ce sont les résonances qui se créent entre les films au gré de l’horaire, inattendues, involontaires, miraculeuses parfois. La journée de jeudi était celle de l’amour douloureux. Celui qui catalyse toute la violence alentours, l’expose en même temps qu’il la résorbe : aujourd’hui, trois films d’amour - de plus tous trois francophones - étaient chacun à leur façon le lieu d’une déchirure.

    En terrain québécois, une grande découverte, avec le formidable premier long métrage de Anne Émond : extrêmement écrit, Nuit #1 est un huis clos, celui de la première nuit que passent ensemble Clara et Nikolaï. Après le sexe, viennent les paroles : ils auraient pu en rester mutuellement à la découverte du corps de l’autre, mais vont plus loin, et ne peuvent plus sortir indemnes de la confrontation. Il ne s’agit pas véritablement du récit réaliste de la rencontre entre deux individus, mais plutôt de la rencontre de « figures » : une québécoise et un immigré, le portrait d’une génération, deux conceptions de la vie… il y a plusieurs façons de le prendre, mais il s’agit bien d’une sorte d’ « état des lieux », comme l’indique la densité du propos : Nuit#1 repose essentiellement sur ses longs dialogues, parfaitement justes et bien écrits. La cinéaste reconnaissait d’ailleurs en présentant le film s’être inspirée de plusieurs personnes différentes, et avoir voulu « tout mettre » de sa pensée, comme dans tout premier film. Encore une œuvre qui dépeint la détresse d’une génération qui se défoule et s’oublie par désespoir, plutôt que de se révolter avec l’euphorie libertaire de ses aînés.

    Hors-Satan de Bruno Dumont a fait salle comble au Quartier latin. Mais le film est loin de faire l’unanimité : il y a ceux qui découvrent cette cinématographie atypique, et soit déteste, soit en savoure le choc, il y a des admirateurs de Dumont qui considèrent ce nouvel opus comme raté et décevant, et d’autres, qui avaient moins apprécié Hadewijch, et se réjouissent au contraire de ce retour au « rural » des premiers films. Il faut essayer d’oublier la progression de l’œuvre de Dumont pour ne pas juger ce film-ci trop vite… Il y a certes cette inquiétude qui pointe parfois : Bruno Dumont ne se prendrait-il au piège de faire du Bruno Dumont ? Gueules ravagées, taillis mouillés, soleil blafard, mysticisme et froideur : tout y est, encore plus exacerbé et concentré qu’auparavant. Mais reste que la force des images de Dumont est là, avec la puissance des visages qu’il choisit, sa façon de coincer les hommes au bas de l’immensité du cadre et du paysage.  Il ne s’agit cette fois que d’une simple histoire d’amour, platonique, entre une jeune fille et un marginal. Dumont, dans sa recherche cinématographique de la grâce, semble avoir opté ici pour le strict minimum : filmer la tendresse entre deux êtres, avec toute la violence que cela implique, la jalousie, la vengeance, le mensonge.

    Enfin, comme l’a lui-même fait remarquer le très sympathique cinéaste Bertrand Bonello, l’Impérial est la salle par excellence où voir L’Apollonide, tant par sa dimension, qui sert le 35 mm élégant du film, que par son décor. Bonello dépeint avec une mise en scène somptueuse le quotidien d’une maison close en 1900, sans hésiter à recourir à des effets de style très marqués : les flash-back soulignent les traumatismes, la répétition de plusieurs plans donne une nouvelle dimension au temps qui a tendance à s’oublier dans ce monde replié sur lui-même ; les split-screens distancient et mécanisent les scènes de sexe, autant qu’ils redoublent cette impression d’enfermement, de repliement… À l’image de la cicatrice à la femme qui rit, la violence est inattendue et déchire brusquement la torpeur doucereuse des habitudes. C’est l’extérieur qui frappe à la porte, comme lors de cette magnifique scène où Samira découvre dans une étude anthropométrique l’image réelle des prostituées aux yeux du reste du monde. Déchirure aussi qu’est la dernière scène, contemporaine et privé de tendresse cette fois, qui nous arrache nous-mêmes spectateurs à la torpeur et au risque de se laisser prendre, en nous rappelant que la prostituée appartient à notre présent. L’Apollonide est un film profondément émouvant, du fait que c’est un film lui-même ému devant ces filles, et son souvenir, ou plutôt ces souvenirs qu’il relate, grandissent en nous au fur et à mesure que l’on y repense…

    Bonnes fins de semaine et de festival !

    Apolline Caron-Ottavi

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