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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

LE MYSTÈRE DE L’AMENDEMENT 431

2011-10-27

    Ici, nous avons les subsides de l’État, chez nos voisins du Sud de généreux (?) mécènes privés, en Angleterre, la loterie nationale. Et en France… le CNC. Merveilleux Centre National du Cinéma, créé en 1946 avant d’être repensé en 2009 et qui, sous l’égide directe du Ministre de la Culture, bien que fonctionnant indépendamment, est chargé d’assurer la mise en place cohérente et unifiée de la politique de l’État concernant le cinéma (« et autres industries de l’image animée » précise-t-on), grâce à un budget de 705 millions d’euros et un financement découlant de la perception de quatre taxes (salles de cinéma, vidéo, VoD et éditeurs et distributeurs de télévision) redistribuées au cœur même de la belle chaîne de production du cinéma français. Un système qui a fait ses preuves.

    Bien sûr, un système qui n'est pas non plus sans failles. On se rappellera ainsi du cri d’alarme de Pascale Ferran, en 2007, venue chercher son César pour son sublime Lady Chatterley, et qui poussa à la création du groupe des 13 et le dépôt d'un rapport de réflexion sur le système de financement public du cinéma français et sur de nouvelles méthodes de répartition des ressources (pour plus d’info, voire notre dossier spécial cinéma français dans le numéro 139 de la revue 24 Images). Le moral n’y était plus : intérêts commerciaux mis de l’avant au détriment des propositions plus artistiques, audace et originalité battues au flanc par un désir toujours plus pernicieux de rendre le cinéma rentable, pression accrue des chaînes de télévision pour formater des produits sans sucre, sans sel, sans saveur ajoutée, plutôt que des films... la belle "exception culturelle" avait du plomb dans l'aile. Pourtant, depuis une ou deux années, le soleil semblait percer à nouveau. Les filles, notamment, venaient titiller la vieille garde paresseuse (Maïwenn, Sciamma, Donzelli), les festivals gardaient une place bien au chaud pour un cinéma français apparemment en meilleure forme et surtout, le public continuait, malgré les prédictions idiotes des têtes dirigeantes, à encourager un cinéma dont il avait de quoi être fier (pour seule mention, Des hommes et des Dieux a été un succès en salles incontestable). Et partout, devant ce success-story hexagonal se murmure la même rumeur : le CNC, profitant de la manne Internet sur laquelle il perçoit une de ses fameuses taxes, en est largement responsable.

    Alors quoi ? Pourquoi ce nouveau coup dur annoncé comme un couperet tombé vendredi dernier, alors que l’Assemblée Nationale se voyait proposer l’adoption d’un nouvel amendement, le fameux 431, préconisant de plafonner toutes les taxes affectées au CNC, mais également de récupérer tous les surplus amassés par différents organismes publics (le CNC, donc, mais également le Centre national du livre ou l’Office français de l’immigration et de l’intégration) pour les réaffecter au budget global de l’État et ainsi se constituer un joli coussin pour faire face à la méchante crise qui tourneboule tout?

    Évidemment, la grande famille du cinéma français n’a pas tardé à montrer les crocs et une réunion assez exhaustive de tout ce qui y grouille et grenouille a unanimement dénoncé ladite proposition, expliquant notamment, tel que le rapporte Le Monde, qu’un « tel amendement mettrait à bas le système de soutien mutualiste du cinéma français qui, depuis 1946, a permis de maintenir tout à la fois une industrie cinématographique forte et une création dynamique diversifiée ». En ligne de mire ? Le fonctionnement du CNC qu’un tel amendement empêcherait tout bonnement de continuer à assurer ses différentes missions (telles qu’énumérées sur son site web, soit soutenir, réglementer, promouvoir, diffuser, coopérer, négocier, protéger… tout un programme) en le privant de son autonomie budgétaire.

    Le vote autour de l’amendement maudit devrait avoir lieu au cours du mois prochain. Censé rappeler que tout le monde doit se serrer les coudes et participer à l’effort national, il laisse aussi entrapercevoir une dimension bien moins jojo, ressurgissant toujours en temps de crise, celle qui signifierait haut et fort que les « artisses » ne sont que des bébés pourris gâtés profitant des largesses de l’État pendant que le reste du « vrai monde » se saigne aux quatre veines pour finir le mois. Un sous-texte déprimant qui se lit notamment dans cette déclaration du député Lionel Tardy, rapportée par Les Inrocks: « Quand on voit l’état des finances de la France, on ne peut pas accepter que ce genre d’organisme se constitue un trésor de guerre grâce à des revenus largement supérieurs à leurs besoins. Oui cette intervention était nécessaire, j’espère que le gouvernement ne cédera pas, et que l’on ira plus loin encore dans le contrôle des finances publiques. ». Le temps de la bataille a sonné pour le cinéma français. Non seulement pour défendre ses acquis et se mobiliser particulièrement contre cette proposition, mais aussi, et surtout, pour réaffirmer haut et fort un principe fondamental : en temps de crise, la culture est loin de n’être qu’une cerise sur le gâteau. Elle est aussi le ciment par lequel nous prenons conscience que nous faisons tous partie de la même communauté, par lequel nous pouvons respirer le temps d’une vue, par lequel nous sommes assurés que sommes bel et bien tous dans le même bateau.

Bon cinéma 

Helen Faradji

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