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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

LES PORTES CLOSES

2011-11-03

    Ça a beau être pareil chaque année, — Cinémania suit le FNC, qui suit le FFM, qui suit Fantasia —, n’en reste pas moins que la belle mécanique horlogère se retrouve de plus en plus déboussolée par ce « petit » festival (35 fictions au compteur, et c’est un record) qui n’en finit plus de réinventer son identité. Au départ conçu pour offrir du cinéma francophone sous-titré en anglais aux Montréalais (ce que les autres festivals font également, bizarre, vous avez dit bizarre), la petite bête s’est en effet affirmé au côté de ses grands frères comme un joueur qu’on ne peut plus se permettre de négliger. D’autant plus cette année, où il faut le dire, Cinémania dépose aux pieds du cinéphile une programmation à la fois pointue et populaire, resserrée et vaste, excitante et audacieuse. Moins de scories, donc, moins de ces comédies populaires qui habituellement faisaient le seul bonheur des compagnies aériennes, mais plus de gros morceaux (que d’autres festivals doivent d’ailleurs rager d’avoir vu filer là), plus de ces films qui attisent la curiosité et l’envie du spectateur. Et plus d’invités aussi (on vous laisse découvrir l’impressionnante liste, et tous les autres détails au http://www.cinemaniafilmfestival.com/)

    Et un thème aussi, l'enfermement, qui fait à la fois écho à une situation politique et sociale française pour le moins chaotique et résonne de mille et une façons dans une cinématographie dont Cinémania donne à voir l’étendue du spectre. Il y a d’abord l’anecdotique, le nombriliste même dans Un heureux événement où la fort jolie Louise Bourgoin se retrouvera empêtrée dans les affres de la maternité, cheveux gras et baby-blues en avant. Si le discours enthousiasme (non, la maternité n’est pas une révélation, non, la femme ne devient pas sainte, pleine et entière en accouchant), reste cette impression d’un film qui ne parvient jamais à s’élever au-delà de la longue plainte que peut parfois être l’auto-fiction (le film est adapté du bouquin d’Éliette Abécassis qui, loin s’en faut, n’est pas Élisabeth Badinter). 

    Tout aussi anecdotique, mais beaucoup plus palpitant, À bout portant confirme pour sa part tout le bien qu’on pensait déjà de Fred Cavayé (Pour elle). Polar noir corbeau où un innocent devra par amour se déjouer des mille pièges tendus par un flic particulièrement pourri, cette série B mise tout sur l’action et le dynamisme pour river le spectateur à son siège, attendant ce dénouement qui ne peut être heureux. De l’efficacité, du style, une virilité de tous les instants (la présence au générique de Lellouche, Zem et Lanvin aide), le film, qui assume parfaitement ses aspects cheap et choc, a ce petit côté plaisir coupable qui n’est pas sans faire frétiller.

    Il y a ensuite l’amusant et le politique dans J’aime regarder les filles, première réalisation de Frédéric Louf qui replonge en 1981, à la veille de l’élection présidentielle, pour fomenter un de ces bons vieux contes d’initiation où le jeune héros se retrouvera à la fois prisonnier de ses hormones et de son statut social (il est pauvre et tombe amoureux d’une jeune fille de très bonne famille). Une belle surprise qui sous ses airs de ne pas y toucher réconcilie aussi le cinéma français avec sa dimension sociale, ouvrière même en n’oubliant pas d’opposer à la lourdeur du pensum sociologisant la légèreté des premiers émois et de la fantaisie.

    Enfermement toujours, cette fois communautaire, dans une version étonnamment stylisée qui empêche peut-être l’adhésion totale à l’attendu Si tu meurs, je te tue, d’Hiner Saleem où le réalisateur, par la grâce d’une rencontre entre un petit malfrat et un immigrant kurde redessine la carte de la fraternité avec une sensibilité qui n’empêche pourtant pas le film de verser dans l’écueil du bon sentiment galvaudé. Un sentiment qui agrippe d’ailleurs également devant Les mains libres, de Brigitte Sy qui, à force de mise en abyme et de jeux de miroirs, livre un exercice trop théorique pour convaincre en observant l’amour naissant entre une cinéaste et un prisonnier.

    Reste encore l’enfermement par la fonction, thème qu’explorent avec finesse deux films aux approches radicalement opposées, mais aussi enthousiasmantes l’un que l’autre : Pater, de l’éternel fantaisiste Alain Cavalier qui multiplie les allers-retours fictions-réalité sans se soucier d’aucune règle pour organiser un face-à-face délicieux et vertigineux à la fois entre lui-même et l’exceptionnel Vincent Lindon, et L’exercice de l’État, signé Pierre Schoeller, véritable Il Divo français, mais asséché de ses affects et de ses délires baroques pour observer avec minutie, compassion et profondeur un Ministre au travail (formidable Olivier Gourmet). Deux pépites que Cinémania doit être bien content d’avoir ramenées dans sa besace. Sur la même idée de l’enfermement, Maïwenn, elle, aura beaucoup moins convaincu avec son Polisse, choisi comme film d’ouverture, plongée en apnée au cœur de la brigade de protection des mineurs, dans ce que l’humanité peut avoir de plus sordide, accumulation nauséeuse et efficace (l’horreur) de cas plus odieux les uns que les autres tandis qu’une bande d’acteurs se suit à la queue leu leu pour offrir, chacun son tour, son morceau de bravoure. L’énergie est là, la violence encore davantage, mais on ne pourra que rejoindre Philippe Gajan qui, au sortir de la projection cannoise du film, écrivait sur son blog : « Le cinéma nous l'a souvent montré, non pas se taire devant l'horreur, mais prendre le temps et les moyens de l'affronter! Les grands cinéastes, comme Resnais ou Depardon par exemple, l'ont maintes fois prouvé. Est-il nécessaire de dénoncer l'horreur de notre monde, est-ce le rôle du cinéma ? Certainement. Faut-il le faire à la manière d'un bulldozer ? »

    Mais oublions les fâcheries, oublions les enfermements pour découvrir aussi, au creux de cette programmation, deux percées de lumière, deux films où tout n’est que liberté, générosité, solidarité. La fée, de Fiona Gordon et Dominique Abel (Rumba) qui réinventent l’amour dans les rues pluvieuses du Havre au gré d’un burlesque clownesque irrésistible, et Le Havre d’Aki Kaurismaki qui mélange avec un je-m'en-foutisme qui n’est qu’apparent flic à la Melville, comédie romantique, mélo mélancolique, western sauce bal musette, cinéma social à la Loach, loufoquerie et pure gentillesse pour réussir un des films les plus compassionnels (sans que cela n’ait rien de cucul) de l’année.

    De la cohérence, des découvertes, des coups d’épée dans l’eau et d’autres très haut vers le ciel, des rencontres, de la vision d’ensemble… non décidément, Cinémania n’a plus rien du dernier de file. 

Bon cinéma 

Helen Faradji 

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