Format maximum

Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

L'HOMME SAGE

2011-11-10

    Il y a des hommes dont le seul nom donne envie de croire au destin. Wiseman. L'homme sage. Pouvait-il rêver d'un patronyme plus approprié ? Impossible à nier, l'œuvre du grand, de l'immense documentariste, aujourd'hui 81 ans, respire en effet la sagesse. Pas celle des contes de fées, pas celle revue et corrigée sauce Hollywood. Celle, beaucoup plus simple et inspirante, qui ne peut émaner que d'un homme qui sait regarder les autres, être attentif à l'humanité dans ce qu'elle a de plus beau, de plus triste, de plus profond. 

    Les documentaristes, allez savoir pourquoi, accèdent moins facilement que leurs confrères "fictionneux" au panthéon. Comme s'il fallait moins de maîtrise, d'inventivité, d'intelligence pour extraire du réel sa substantifique moelle. Étrange. Mais si les choses redevenaient à la normale, Fred Wiseman aurait assurément lui aussi sa place au soleil. Tout en haut de la liste. À côté des Leigh, des Kechiche, des Ophüls, des Chaplin. Oui, Wiseman et son regard unique, chaleureux, sans complaisance sur ce qui fait de nous des hommes, sur ce qui nous lie les uns aux autres, sont de cette trempe. (une note en passant aux amis de chez Criterion: une intégrale Wiseman, voilà qui serait chic sous le sapin...) 

    Étrange, d'ailleurs, quand on y pense. Comment cet homme, enseignant le droit à Harvard et à l'Université de Boston, a-t-il pu se défaire de sa rigueur toute juridique pour venir se frotter, les deux pieds bien ancrés au sol, le regard droit, à nos meilleurs et nos pires penchants ? Ou peut-être fallait-il cette formation carrée et précise pour au contraire devenir l'analyste le plus précis de notre condition et des mécanismes sociaux qui l'empêchent de s'exprimer, ou au contraire la révèlent explosivement ?

    Car chez Wiseman, dans ses extraordinaires documentaires, l'homme n'existe pas hors de la société qui l'abrite. Sans être déterministes, ses films allient avec justesse inouïe l'examen méticuleux du comportement humain autant que les phénomènes collectifs, l'un n'allant pas sans l'autre, l'un ne faisant aucun sens sans l'autre. C'est d'ailleurs dès sa première incursion dans le merveilleux monde du cinéma que ce regard à double tranchant, intime et généraliste à la fois, va s'épanouir, lorsqu'en 1963, il se met en tête de produire The Cool World, plongée aux allures documentaires organisée par Shirley Clarke, cinéaste new-yorkaise ultra-indépendante, dans l'univers de petits délinquants de Harlem. Peut-être est-ce à son contact que l'indépendance lui apparaîtra comme la seule voie de la liberté possible (en 1970, il fondera Zipporah Films, Inc, à travers laquelle tous ses films seront distribués). Peut-être est-ce elle qui l'inspirera à franchir la barrière?

    Toujours est-il qu'arrivera, 4 ans plus tard, le plongeon dans le grand bain, Titicut Follies qui, malgré son titre pimpant, relevait avec un panache qu'on ne voit habituellement que chez les Don Quichottes deux défis insensés : épurer au maximum le format documentaire (ni voix-off, ni commentaire, usage privilégié du plan-séquence, travail avec ses « sujets » très fouillé en amont du tournage, « sujet » choisi lors du montage) et planter sa discrète, mais o combien loquace, caméra dans un hôpital où sont soignés des criminels psychopathes sans verser une seconde dans la complaisance ou le sensationnalisme. 

    Toute son œuvre sera traversée par les mêmes questionnements (faire penser le plus, mais en en disant le moins, capter sans voler, garder le cœur et les oreilles ouverts même dans les endroits et institutions les plus fermées), humanisant un peu plus l'école (High School), les tribunaux (Law and Order), l'hôpital (Hospital), l'aide sociale (Welfare), la scène (La Comédie-Française, La Danse), le ring de boxe (Boxing Gym) ou même la mort (Near Death) ou s'interrogeant sur la société de consommation (The Store), la guerre (Missile), la violence (Domestic violence 1 et 2, peut-être ses plus terribles) ou l'intégration des handicapés (Adjustment and Work). Et dans tous ces lieux confinés, le même constat : les mêmes schémas sociaux, les mêmes interactions, les mêmes échanges que ceux que nous vivons tous les jours. Observer le petit, la marge, le laissé-pour-compte, pour dire le grand, le général, le commun. Et réaliser, film après film, que l'humanisme de Wiseman est exactement là, dans cette façon superbe et subtile de nous rappeler qu'il n'y a d'autre différence entre nous que celles qui sont le produit de nos constructions mentales, dans cette observation juste et inspirante de ce qui fait, en réalité, la démocratie et le vivre-ensemble. 

    Ce sont ces films, en plus de son plus récent et folichon Crazy Horse et d'une classe de maître qui n'aura peut-être jamais aussi bien porté son nom, morceaux essentiels, nécessaires à se remettre le cœur et les yeux à la bonne place, que les RIDM (9-20 novembre) nous offrent. Il n'y a aucune raison digne de ce nom de ne pas en profiter.

    Pour se donner un avant-goût, on pourra aussi jeter un œil à cette passionnante rencontre entre Wiseman et l'équipe du New York Times et à la bande-annonce de Crazy Horse:


 
 

Tous les détails: www.ridm.qc.ca

Bon cinéma

Helen Faradji

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