Format maximum

Plateau-télé

LE BIDE DE 1946 — par Robert Lévesque

2011-11-17

    Une équipe gagnante qui perd tout d'un coup, c'est pas jojo. Tout réussissait jusque-là à la belle équipe. Depuis Drôle de drame en 37 leur cinéma accordé cinglait la poésie des atmosphères mélancoliques, celle des quais embrumés du Havre, celle des banlieues d'avant le périph', celle du boulevard du Temple au temps de Frédérick Lemaître. Ce fameux cinéma de Carné et de Prévert, ces films quasi surréels et pourtant réalistes, portés par la grâce des décors plus vrais que le vrai de Trauner, des musiques de Maurice Jaubert ou de Joseph Kosma. Tout ça se cassa le nez en 1946 parce que Gabin et Marlene Dietrich refusèrent de les traverser… ces portes de la nuit…  

    Des portes qui ne menaient nulle part, d'ailleurs, on le voit bien aujourd'hui (on le verra sur TFO le 24 novembre à 21 heures), comme le sentit le public d'alors qui allait jusqu'à huer aux projections, les salles étaient houleuses, la déception à la hauteur des attentes. Ce couac de Carné fut retentissant. Et ce fut, au demeurant, la dernière collaboration entre lui et son célèbre dialoguiste, le poète du bruit de l'œuf à la coque qu'on casse sur le comptoir… Dans la presse, on parla de la fin de la fécondité entre eux. Verdict terrible. Confirmé. Sans appel.  

    Vous savez pourquoi Gabin et Dietrich refusèrent de jouer les amoureux dans cette histoire glauque qui finit mal ? Parce que, dans le dramatis personae, des Parisiens se remettant des années de guerre, il y en avait deux qui représentaient des anciens collabos et ça la Dietrich ne le prenait pas. Elle refusait que son personnage partage l'écran avec des figures de salauds, fussent-ils joués par le vieux Saturnin Fabre et le jeune Serge Reggiani... Et si Marlene refusait, Gabin suivait, car c'était l'amour entre ces deux bêtes de l'écran.  

    Cet échec sonna rudement (effet collatéral) un jeune homme de 24 ans, un chanteur de music-hall engagé au pied levé pour chausser du Gabin. Ce chanteur passait alors à L'Étoile et on en parlait de plus en plus, il venait de se séparer ou plutôt de se libérer de la môme Piaf. Venu d'Italie avec un accent de Marseille, Ivo Livi s'appelait Yves Montand. Carné si pressé lui colla, au pied levé itou, une débutante qu'on envoyait à l'abattoir puisque la presse savait qu'elle remplacerait la Dietrich, L'Impératrice rouge. Nous n'avons jamais vu au cinéma un couple d'amoureux aussi peu inspirant.  

    J'ai partagé peu d'opinions avec Pierre Bourgault, mais sur l'absence de talent de l'acteur Yves Montand, palliée par un cabotinage aussi simpliste qu'appuyé, nous étions Bourgault et moi au diapason. Et je suis toujours étonné d'entendre encore quelqu'un vanter le talent d'acteur de Montand. Cependant, c'est dans Les portes de la nuit qu'il est le moins pire puisqu'il n'a pas encore appris à cabotiner. Il n'est qu'absent.  

    Dans ses Mémoires, Carné écrit : « Il était handicapé par son physique, alors assez mou, et par son accent singulier qui le faisait parler, aurait-on dit, la bouche à demi pleine. Cependant, là ne résidait pas mon erreur. Celle-ci était de l'avoir engagé pour un emploi qui n'était pas le sien, de ne pas avoir compris, à la faveur de son tour de chant, qu'il était fait davantage pour la comédie que pour le drame ».  

    Montand, dans sa bio intitulée Tu vois, je n'ai pas oublié, raconte à Hamon et Rotman : « Moi, sur le plateau, je me sentais tellement mal à l'aise. Je découvrais soudain mon physique avec une impression catastrophée : à la projection des rushs, je me trouvais une tête d'oiseau, j'entendais une autre voix que la mienne. J'ai travaillé sans plaisir aucun ».  

    Saturnin Fabre dans Douche écossaise, ses hilarants mémoires, ne parle des Portes de la nuit qu'une fois pour noter que ce film lui a rapporté « six kilos de beurre et trois kilos de sucre au noir ». Et Reggiani, dans Dernier courrier avant la nuit, ses touchants mémoires, raconte qu'il passa une nuit au Claridge à tenter en vain de convaincre Gabin et Marlene, qui portaient encore l'uniforme américain, de dire oui à Carné.  

    Avec Pépé le Moko et l'Ange bleu, le film aurait-il fait des ravages ? 

Robert Lévesque

Publier sur twitter Partager

Vos réactions (0)

Soumettre une réaction

  *Votre courriel ne sera pas publié et est demandé seulement à titre de référence.