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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

DROIT DANS LES YEUX

2011-11-17

    Même pour les plus béatement optimistes d’entre nous, impossible de se voiler les yeux : la crise est là, bien installée, rongeant avec une férocité sans borne les assises de notre bien-être et notre bien vivre-ensemble. Elle est économique, bien sûr, mais étend ses tentacules à toutes les sphères imaginables, civiles, morales, politiques, sociales…Et forcement, culturelles. Alain et Odette Virmaux dans leur Dictionnaire du cinéma mondial n’hésitaient pas à qualifier le film noir classique de « sismographe de l’inconscient collectif ». Aucun doute possible, au-delà des genres et des styles, cette définition s’applique sans difficulté à tout le cinéma.

    Des miroirs, des reflets, des visions du monde, des « parenthèses dans l’existence, parenthèses qui quand elles se referment ouvrent sur la vie » pour emprunter la très belle formule de Pascal Mérigeau (Cinéma : Autopsie d’un meurtre)… Les films, en tout cas quand ils s’en donnent la peine, sont tout cela. Nécessairement, en périodes de crise, encore davantage. Depuis celle de 29, productrice presque directe de l’âge d’or des comédies musicales (c’était un temps où le cinéma s’assumait comme outil de propagande idéologique), c’est une donnée irrépressible. Car les films, ceux de cinéma, ceux qui croient au cinéma, sont en prise directe, bien réelle ou métaphorique peu importe, avec le monde dans lequel ils naissent. Ils n’éclosent pas tout prêts, tout armés, de la cuisse de leurs créateurs, mais sont évidemment le produit d’une sensibilité et d’une perméabilité de ces derniers à ce qui les entoure. Et la crise, cette maudite crise, est assurément au cœur des préoccupations artistiques du moment.

    La plupart n’ont d’ailleurs pas le cœur à rire en l’évoquant, plongeant directement au cœur des angoisses et névroses contemporaines pour mieux ausculter notre désarroi face à un monde toujours plus cruel, toujours plus prompt à engloutir l’humain. Cette année, entre les tornades et la paranoïa détruisant peu à peu le corps massif de Michal Shannon dans Take Shelter de Jeff Nichols, la descente aux enfers d’un Michael Fassbender pris dans le délire d’une société de consommation devenue complètement folle dans Shame de Steve McQueen, la destruction pure et simple revue et corrigée sauce Lars Von Trier dans Melancholia, ou même la compassion ne parvenant jamais à enterrer la tristesse avec laquelle Sébastien Pilote observe un monde en train de s’achever dans Le Vendeur (la liste serait encore longue, mais citons rapidement pour l'année 2011 Another Year de Leigh, Nuit#1 d’Émond, Blue Valentine de Cianfrance, Vénus Noire de Kechiche… tous infusés au désarroi), la violence des réponses de nos cinéastes n’a d’égale que la dureté de nos environnements. Pour Paul Harris, dont le passionnant article dans The Observer (paru sur le site du Guardian), s’intéresse aux réponses culturelles aux tourments économiques, l’angoisse collective va encore jusqu’à se matérialiser dans les visions extrêmement pessimistes quant au sort de l’humanité propagées par Steven Soderbergh (Contagion) ou Rupert Wyatt (Rise of the Planet of the Apes) ou être la cause de l'intronisation du banquier ou du financier comme nouvelle figure détestable du super-méchant.

    Plus intéressant encore, c’est peut-être par ce contexte morose, explique-t-il, que l’on peut aussi expliquer la recrudescence et le succès de séries télé se plongeant dans le passé, en gros les années 50-60, pour célébrer, du moins en surface, une certaine idée de la réussite, de la prospérité, du bonheur préfabriqué (Mad Men, Pan Am ou les projets de remake de Bewitched ou Mr Ed). Une façon, en somme, d’offrir aux spectateurs une échappatoire en images, un voyage vers des temps plus innocents. Mais une façon aussi de nous rappeler sans ambages, notamment dans le cas de Mad Men, que si l’illusion peut-être fugacement réconfortante, elle n’en reste pas moins une chimère bien cruelle (les années 60, rappelle le professeur Dann Pierce interrogé dans l’article, n’avaient en effet rien de si confortables).

    Fouillé et intéressant, l’article en question remonte alors le fil de l’histoire pour mieux examiner comment les grandes crises ont inspiré les artistes, toutes disciplines confondues et comment en particulier la grande Dépression a été à l’origine de quelques-uns des chefs d’œuvre du siècle (des Raisins de la colère de Steinbeck aux murales de Diego Rivera à Detroit en passant par le personnage de Superman !). Ce début de nouveau siècle mouvementé et incertain laissera-t-il néanmoins d’inoubliables traces culturelles ? Nous le demanderons à nos petits-enfants. Et trouverons une consolation, maigre, mais consolation tout de même, dans l’espoir que culturellement, au moins, les choses ne vont peut-être pas si mal.

Bon cinéma

Helen Faradji  

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