Format maximum

Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

PETITE LEÇON DE SEXISME

2011-11-24

    Petit rappel des faits. Mercredi le 9 novembre dernier, les Rencontres Internationales du Documentaire de Montréal ouvrent leurs portes. La foule est chic et bien mise, c’est soir d’ouverture. Discours, agitation, excitation – imaginez, on va voir le nouveau film de Fred Wiseman, au royaume du documentaire, c’est un must — et l’écran du Monument National, choisi comme théâtre des festivités, s’anime enfin. En format géant, des seins, des fesses, des gambettes à faire pâlir d’envie la Mistinguett elle-même, des plumes et du strass. Normal, nous sommes au Crazy Horse, haut lieu du cabaret à la parisienne où l’on tente depuis des années de résoudre cette équation impossible : des danseuses nues peuvent-elles être des artistes? Ou pour le dire autrement, le simple fait de se mouvoir nue, ou presque, sur une scène décrédibilise-t-il toute ambition artistique d’un spectacle? S’il ne la résout pas, Frederick Wiseman la pose évidemment, en observant comme à son habitude, sans commentaire ni surlignage, les répétitions de la revue « Désirs » créée par Philippe Découflé pour le Crazy.  

    La soirée se déroule, un peu longuement pour certains. Mais à la fin du film, du balcon s’envole un cri qui refroidit l’assistance. « Sexiste » entend-on nettement. Puis viendront une lettre, signée par une petite coalition de documentaristes et de « gens du milieu » envoyée aux RIDM se plaignant de ce choix comme film d’ouverture, et la réplique du festival, énonçant fort justement : « Les signataires reprochent notamment à Wiseman de ne pas faire preuve d’un regard critique, et de reproduire avec sa mise en scène les rapports sexistes inhérents au Crazy Horse. Que le Crazy Horse soit un lieu sexiste exploitant une image contestable de la femme, c’est une opinion qui peut être effectivement justifiée et débattue, tout comme peut être discuté le choix même de filmer un tel sujet. Toutefois, associer le regard du cinéaste aux principes de cette institution, sous prétexte qu’il n’est pas ouvertement critique par rapport au sujet représenté, est une interprétation qui présuppose une vision du travail même de cinéaste documentaire avec laquelle nous sommes en désaccord ».

    On se permettra également de rappeler cette définition courante du mot sexisme : « attitude discriminatoire adoptée à l'encontre du sexe opposé (principalement par les hommes qui s'attribuent le meilleur rôle dans le couple et la société, aux dépens des femmes reléguées au second plan, exploitées comme objet de plaisir, etc.) ». Or, à bien regarder Crazy Horse, il semble impossible de taxer Wiseman de sexisme. Car, ce que montre le documentariste, ce sont bien deux hommes – Découflé et son directeur artistique, un cinglé hilarant malgré lui – désorganisés, proche de l’amateurisme, cachant leur incapacité à voir plus loin que le bout de leur nez sous des discours vains qu’eux-mêmes n’ont pas l’air de croire. En face d’eux, les danseuses de la troupe, bel et bien montrées comme des danseuses, avec tout ce que cela peut impliquer de professionnalisme et de sens du sacrifice (Wiseman cadrant les détails de leurs corps en action, comme il le faisait dans La Danse en filmant les danseurs de l’opéra de Paris, quelques grammes de tissu en moins), paraissent non seulement les êtres les plus sensés et sains d’esprit de l’endroit, mais surtout parfaitement en maîtrise de leur destin, assumant impeccablement leur choix d’être là où elles sont. Ceci sans compter une des scènes finales, où Wiseman observe un casting organisé par le Crazy pour recruter de nouvelles danseuses, laissant transparaître sans nul doute possible ce que le Crazy peut aussi cacher d’attitude uniformisante et marchande sous son jupon pailleté.  

    Et dans le fond, cette question. Finalement, ne serait-ce pas voir des femmes exercer leur libre droit à choisir leur vie, quelle qu’elle soit, à déterminer comment elles occuperont leurs journées à leur guise, à être regardées comme des êtres libres et dignes même en montrant leurs fesses qui choquent? N'est-ce pas encore cette façon de débarrasser la figure de la femme de tout affect, tout sentimentalisme, toute émotion qui dérange? Et à vouloir être plus catholiques que le Pape, ne finit-on par desservir la cause en victimisant des femmes qui n’ont certainement pas demandé à se faire plaindre ou protéger? Poser la question, c’est y répondre.  

    Pendant ce temps, Breaking Dawn, part 1, avant-dernier volet de la saga Twilight, orchestré niaisement par Bill Condon, nous montre une jeune femme dont pas un choix ne sera respecté par les hommes qui l’entourent (elle veut faire l’amour – rassurez-vous, après le mariage – son homme-vampire refuse de crainte de lui faire mal; elle veut devenir vampire – son homme refuse toujours, etc, etc…), en distillant non seulement son puritanisme d’un autre temps, mais pire encore son paternalisme bien-pensant et pour le coup, oui, sexiste, et réalise des chiffres de box-office affolants (138.1 millions pour son premier week-end d’exploitation) sans que personne, ou presque, n’y trouve rien à redire. Il serait peut-être temps de se rappeler là que ce sexisme-là, sournois et non avoué, est infiniment plus dangereux que celui, supposé, existant dans l’œil d’un homme de 81 ans qui avait, entre autres, réalisé ce chef d’œuvre égalitaire qu’était Domestic Violence.  

Bon cinéma  

Helen Faradji      

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Vos réactions (3)

  1. votre texte est d'une très grande justesse(relation entre Crazy Horse et La danse) et la réaction de ce groupe de documentaristes montréalais tout à fait moralisatrice et bien vaine.

    par Paul Tana, le 2011-11-24 à 11h27.
  2. Bah. Sexiste ou pas. On le comprend le Wiseman, À 81 ans, je choisirais mes sujets moi aussi.

    par Laurent Lipp, le 2011-11-24 à 19h36.
  3. Merci pour cet article d'une plume qui exprime le point de vue d'un autre courant féministe. C'est réconfortant !

    par Nathalie Coutard, le 2011-11-25 à 10h01.

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