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SAINT JEAN - par Robert Lévesque

2011-12-01

    Elle n’était pas encore sortie d’une école de théâtre de l’Iowa qu’Otto Preminger l’engagea pour incarner la pucelle d’Orléans dans Saint Joan. Elle avait 18 ans, jolie comme tout, nous étions en 1956. L’ogre Preminger l’enfermait à l’hôtel lorsqu’elle n’avait pas de scènes. Le film fut un échec, mais, elle, elle devenait star. Instantanément, mais pas pour longtemps. Preminger lui fit tourner un second film, l’adaptation du premier roman de Sagan, Bonjour tristesse. Autre échec, plus dur. Hollywood la décrète « finie », « sans avenir ».

    Comme elle ne peut pas supporter l’idée de retourner vivre en Iowa (le pays de John Wayne et de Ronald Reagan), l’adolescente délurée choisit la fuite. Elle part pour la France, s’y marie (une première fois, il y en aura au moins quatre avant son enterrement) et, star finie de 20 ans, elle va par hasard nager dans les vagues nouvelles du cinéma français, elle connaît Truffaut qui va parler d’elle, en plus que bien (il a aimé ses deux échecs), dans Arts, la revue-sœur des Cahiers du cinéma. Et Truffaut c’est Godard et Godard c’est Truffaut, ils écrivent pour elle le scénario d’À bout de souffle. On dirait qu’elle a toujours vendu le New York Herald Tribune sur les Champs-Élysées. Le succès est international. À 21 ans, la Nouvelle Vague a son icône, tant pis pour les Bardot et les Moreau…

    Elle était encore sous contrat à la Columbia cette supposée « finie », mais les godelureaux des Cahiers l’obtiendront pour moins que rien. Raoul Coutard, qui tenait la caméra, explique : « on nous l’a louée pour un prix dérisoire, elle ne valait plus rien pour eux ». Elle valait tout, dorénavant, pour le nouveau cinéma qui tuait celui du papa. Son t-shirt du New York Herald Tribune, sa voix et son sourire, allaient devenir l’emblème de la libération, elle était (Godard pour Delacroix) la Liberté guidant le peuple des cinéphiles…

    Dans le documentaire qui lui est consacré, et qui fait partie d’une série intitulée « Les derniers jours d’une icône » diffusée les lundis à 20 heures sur TV5, on entend l’actuel ministre français de la Culture, Frédéric Mitterrand, un de ses amis, dire d’elle : « ce nouveau visage, cette fille qui a l’air d’un petit garçon et qui est tellement féminine, cette Américaine, ça nous changeait de l’image de l’infirmière héroïque de Dien-Bien-Phu »…

    Après la révélation d’À bout de souffle, ça n’ira pas vraiment bien pour elle, sauf un film en 1966, le dernier de Robert Rossen qui mourra en terminant le montage de Lilith, un de ses meilleurs rôles, celui d’une folle qui rend fou son thérapeute amoureux. Mais dès lors, sa nature de rebelle, sa vocation à défendre les plus bafoués va la mener à soutenir publiquement, comme Genet, la cause des Black Panthers. Elle leur donne de l’argent pour des achats d’armes. Elle sera illico fichée au FBI. Car « J. Edgar » s’intéressera à elle, et pas parce qu’elle ressemble à un garçon, parce qu’on la croit fort crédible en révolutionnaire… On la met sur écoute, on la piste entre les USA et Paris, elle développera une paranoïa, mais elle persistera à vouloir, comme le dit un de ses amis, « réparer le monde, mais toute seule ».

    Il y aura, après qu’elle ait, en apparent retour de grâce, tourné Airport avec Burt Lancaster et Dean Martin, la rencontre avec l’écrivain Romain Gary, alors consul de France à L.A. Dix ans de couple-vedette. Un fils. Un divorce. Et après deux autres mariages, dont le dernier avec un Algérien un brin escroc (il la volait), la mise en scène de son suicide. « Programmé », dit Frédéric Mitterrand. Le 8 septembre 1979, un flic en congé et promenant son chien aperçoit un corps replié sur lui-même sur le siège arrière d’une auto garée dans la rue de Tilsitt. C’est elle, avec un quarante onces de whisky, des barbituriques en veux-tu en voilà, et une lettre à son fils Diego : « Je rechute. Sois fort. Sais combien je t’aime. Maman ».

    Ces derniers jours de Jean Seberg sont à voir sur TV5 le 5 décembre à 20 heures et le 8 décembre à 23h35.

Robert Lévesque

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