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L'EXERCICE DE L'ÉTAT - critique de Damien Detcheberry

2011-12-01

MINISTÈRE AMER

    Le moment de grâce : ce sont les cinq premières minutes pendant lesquelles le réalisateur peut encore tout se permettre, pendant lesquelles les spectateurs acceptent – presque – tout ce qui va apparaître sur l’écran sans quitter leur siège. Passées ces cinq minutes, mieux vaut redresser la barre, entrer dans le vif du sujet, et recourir aux bons vieux effets de la narration classique pour éviter que les fauteuils ne se vident. Ce moment de grâce, Pierre Schoeller en tire partie avec maestria : dans un cabinet ministériel, des figures encagoulées font entrer une jeune femme nue. Consentante et sensuelle, elle est livrée en pâture à un crocodile qui siège majestueusement au centre de la pièce. C’est Bertrand Saint-Jean (Olivier Gourmet), le ministre des Transports d’un gouvernement anonyme, qui rêve cette fantaisie d’érotisme et de pouvoir, et bande dans son sommeil.

    Le réveil est brutal : appelé en pleine nuit par son directeur de cabinet (Michel Blanc), Saint-Jean doit se rendre en province sur les lieux d’un accident de car qui a fait plus d’une dizaine de victimes. Les journalistes attendent ses déclarations. Ses collègues du gouvernement aussi, car Bertrand Saint-Jean est en première ligne pour faire passer médiatiquement une réforme impopulaire qu’il rejette personnellement, mais que le président de la République lui impose. D’urgences médiatiques en réunions de crises, parsemées d’accalmies passagères et de d’instants de méditation, L’Exercice de l’État suit le quotidien harassant d’un ministre en exercice, aux prises avec son devoir de fonctionnaire d’État, son ambition personnelle – noble et vénale à la fois – et la nécessité de survivre dans l’environnement hostile de la haute politique politicienne. À n'en pas douter, le ministère est ici à prendre au sens religieux : servir l’État est un sacerdoce, mais les places au martyre sont chères et les aspirants à la douleur sont nombreux.

    La première audace du film de Pierre Schoeller est d’aborder de front le monde politique dans ce qu’il a, à priori, de moins glorieux, c'est-à-dire l’exercice ordinaire de la fonction publique, et d’éviter l’approche habituelle, cinématographiquement plus séduisante et romanesque, de la campagne électorale. Dans la dernière séquence du formidable The Candidate de Michael Ritchie, le candidat démocrate au Sénat (Robert Redford) lançait, au soir de son élection, à son directeur de campagne (Peter Boyle) : « What do we do now ? » L’Exercice de l’État, avec non moins d’ironie, répond à cette question, quand retombe la ferveur de la bataille. Qu’on ne s’y trompe pas, la politique reste ici un sport de combat, mais il ne s’agit plus d’un match de boxe, plutôt d’une course d’endurance impitoyable, un marathon « marche ou crève ». C’est la vraie force du film, qui tient pendant deux heures la complexité de son sujet avec l’assurance d’un coureur de fond et laisse de côté les marivaudages politiques qu’on aurait pu craindre avec ce type d’exercice. Le résultat n’en est pas moins haletant, mais il s’éloigne radicalement du cirque politique et du théâtre de guignols des précédentes tentatives françaises du genre – La Conquête de Xavier Durringer ou Président de Lionel Delplanque, pour les plus récentes.

    Sur l’engagement du ministre Saint-Jean, le sens de sa vie politique, Pierre Schoeller maintient une part d’ombre essentielle et fascinante. Quand il s’invite à dîner chez son chauffeur, on soupçonne d’abord la manœuvre politique de mauvais goût, on pense à Valéry Giscard d’Estaing qui partageait parfois un repas avec le peuple pour « comprendre les problèmes de la France ». Mais il n’y a pas de caméra de télévision ici, pas d’esbroufe médiatique, et on se prend finalement à croire à la sincérité – du moins à la curiosité non feinte – de Saint-Jean. Le dîner n’en tourne pas moins à la farce, cruelle et dérisoire. Entre les classes, c’est, et ce sera toujours, l’abysse. Le chauffeur, pur produit du prolétariat, sera laissé sur la route. Saint-Jean, lui, sera appelé à d’autres fonctions, et se laissera enivrer par l’euphorie des promesses politiques et des portefeuilles ministériels de plus en plus prestigieux. Difficile de trancher, pourtant, si ses convictions humanistes sont progressivement dévorées par l’engrenage du pouvoir ou si elles ne faisaient office, dès le départ, que de masque nécessaire à tout animal politique ambitieux? De quoi réfléchir à la première séquence du film, et se demander si ce qui fait bander cet homme, c’est de se prendre pour le crocodile ou pour sa proie…

Damien Detcheberry

La bande-annonce de L'exercice de l'État:

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