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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

VOYAGE AU BOUT DE L'ENFER

2011-12-01

    Steve McQueen demandant des sommes faramineuses pour un rôle nécessitant trois semaines de tournage. Al Pacino enthousiasmé, mais incapable de supporter l’idée de passer dix-sept semaines dans la jungle. Jimmy Caan refusant que sa femme enceinte accouche aux Philippines. Jack Nicholson déclinant, car il doit déjà lui-même réaliser un autre film. Brando ne répondant pas aux appels. Et ces phrases dégoulinant de frustration : « Francis est très frustré. Il rassemble ses oscars et les jette par la fenêtre. Les enfants ramassent les morceaux dans le jardin. Quatre statuettes sur cinq sont cassées ». Dès les premières lignes d’Apocalypse Now. Journal, le ton est donné : nous jouons non seulement dans les grandes ligues, mais en plus à une sacrée mission impossible.

    Cette histoire, d’une catastrophe annoncée se transformant de peine et de misère en film majeur et essentiel, nous la connaissons déjà. C’est celle que racontaient Fax Bahr et George Hickenlooper en 1991 dans Hearts of Darkness : A Filmmaker’s Apocalypse, documentaire réalisé a posteriori à partir des extraits enregistrés par Eleanor Coppola durant le tournage d’Apocalypse Now par son mégalo et génie de mari. Mais comme un making-of du making-of, voici que son journal, écrit durant le même tournage, paraît aujourd’hui chez Sonatine pour la première fois traduit en français (pas de boycott nécessaire, donc).

    Avant d’entrer dans le noir du sujet, une constatation : Sonatine, magnifique éditeur de thrillers et de polars dignes de ce nom, fait également partie des rares artisans du monde du livre à réellement prendre celui du cinéma en considération. C’est chez eux qu’ont notamment été (et joliment) édités les recueils de critiques de Pauline Kael, mais également de géniaux livres d’entretiens (Burton, Scorsese, Pacino) et de tout aussi enthousiasmantes monographies (Lynch, La bande à Gabin, Melville) et enquêtes (Le royaume enchanté sur l’empire Disney, dont on dit le plus grand bien – on s’en reparlera, ou Box-office, récit palpitant des aventures cocaïnées et décadentes de Don Simpson, producteur star du délirant Hollywood des années 80). Ils sont suffisamment rares ceux qui, au royaume du livre, ont à cœur de faire vivre le cinéma autrement, par les millions d’histoires connexes qu’il invente, en lui offrant un autre support digne de son nom. Il fallait le dire.

    Ainsi, un journal de tournage. Mais pas n’importe lequel, celui d’un film-somme, celui d’une aventure humaine et technique qui aurait pu rendre fou le plus sain des sain(t)s, celui d’une œuvre comme il ne s’en tourne pas cinquante par siècle. Un tournage qui, au départ, aurait pourtant dû ne durer que cinq mois, aux Philippines, pour un budget de douze à quatorze millions de dollars, financé par Coppola qui avait vendu à l’avance les droits de distribution nationaux et internationaux. Un tour de passe-passe financier qui lui permettait de garder la propriété exclusive de son film (sacro-saint director’s cut) mais impliquait également qu’il assume entièrement la responsabilité financière en cas d’échec.  

    Sous les yeux de madame, la chose commençait pourtant rondement. Une équipe technique retrouvée après The Godfather II, (« comme de retrouver des cousins et des oncles », écrit-elle), principalement d’origine italienne et qui planquent soigneusement des réserves d’huile d’olive, de tomates et de pâtes en cas de coup dur; des accessoires en osier locaux qu’elle imagine déjà dans sa maison de campagne à Napa Valley; des enfants, dont Sofia, à peine 6 ans, qui trouvent leurs parents bien rigolos de les avoir emmenés avec eux dans une contrée si exotique. Puis, rapidement, les mauvais présages se multiplient. 20 jours après leur arrivée, le 4 mars, Eleanor tombe malade. Puis son fils, Gio, est diagnostiqué d’un sévère « mal du pays ». Puis viendra encore la fête d’anniversaire de Francis, le 8 avril, son gâteau d’1m80 et ses kilos de hamburgers calcinés. Jusqu’aux incidents plus concrets, plus dangereux aussi : le feu dans le local à peinture et accessoires, les premiers rushs avec Harvey Keitel dans le rôle de Willard qui poussent Coppola, son film à peine entamé, à changer d’acteur principal, le typhon qui détruit décors et matériel sans crier gare, la crise cardiaque de Martin Sheen, la dépression, l’adultère… À l’écrit, à travers le style simple et informatif d’Eleanor Coppola, sous ses observations aussi triviales (« Je crois avoir compris pourquoi les gens ici ont une si belle peau. Ils transpirent tout le temps, ce qui l’hydrate ») que profondes (« « Je pensais à comment, pendant le tournage d’un plan, le temps se fige malgré les heures qui passent et les prises multiples (…). Peut-être que faire des films est un moyen d’avancer et de reculer, de pénétrer et de quitter la linéarité du temps »), l’aventure prend, comme si c’était possible, un tour encore plus dantesque. À croire que les mythes, finalement, existent encore plus vivement par les mots que par les images.  

Bon cinéma  

Helen Faradji 

Un extrait de Hearts of Darkness:

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