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SCÈNES DE LA VIE THÉÂTRALE - par Robert Lévesque

2011-12-08

    Bergman hélas n’était pas venu à Québec. La directrice de ce festival qui s’appelait alors « la Quinzaine théâtrale », feue Rachel Lortie, était une folle finie du prestige, elle voulait accueillir les plus grands, mais ne déplaçait pas Bergman qui veut ! Ce fut son Waterloo. Elle aura tout de même eu à son tableau de chasse, peu importe la qualité des productions théâtrales, Raf Vallone jouant un aveugle dans du Valle-Inclan, le Brialy brillant au gaz avec du Guitry, Suzanne Flon en duo boulevardier avec Jacques Dufilho (là, j’étais bien content, j’avais pu passer une heure au Hilton avec l’hôtelière d’Un singe en hiver et la concierge de Monsieur Klein…), et Harriet Anderson sans rien du tout, venue seule, invitée en tant qu’invitée avec gerbe de fleurs quotidienne au Château Frontenac. Et donc, un soir, j’avais été assis à côté d’une des sœurs de Cris et chuchotements au Périscope pour un spectacle polonais dont j’ai tout oublié sauf – puisqu’il aurait fallu traverser l’aire de jeu – une magistrale envie de pisser…
 
    Au sujet de Raf Vallone, qui avait été l’un des amants de Bardot, je me souviens que je ne l’avais pas épargné dans ma critique de Lumières de Bohême, soulignant que pour un aveugle il semblait regarder un peu souvent la salle afin de juger de ses effets… J’avais eu droit à une violente lettre de bêtise de celui qui fut (j’étais impressionné tout de même) l’amant de la Thérèse Raquin de Carné et le docker Eddie Carbone de A View from the Bridge de Lumet. C’est avec fierté que j’avais découpé dans Le Devoir ce trophée de « lettre aux lecteurs »…
 
    Bref, on s’amusait du temps de la Quinzaine… Mais revenons aux choses sérieuses. Des 125 mises en scène théâtrales d’Ingmar Bergman, je n’en aurai donc vu, de mes yeux vus, qu’une seule et c’était celle de Mademoiselle Julie, c’était en fait sa quatrième mise en scène du chef-d’œuvre de Strindberg, trois fois il était revenu sur son ouvrage. Sa Julie, en 1986, était jouée par Marie Göranzon, et le valet Jean avec qui elle va transgresser les règles de sa caste et baiser (durant une nuit de la Saint-Jean) était le comédien Peter Stormare, formé au Dramaten de Bergman et qui, plus tard, allait avoir une carrière d’acteur de cinéma aux USA, jouant entre autres l’un des kidnappeurs du Fargo des frères Coen en 1996.
 
    Cette mise en scène était puissante. Je me souviens de tout. La cuisine en entresol, la table sur laquelle les corps vont se confronter, se reconnaître, la lumière des lampions de la fête au-dehors, l’affrontement sexuel, la tension, l’enjeu, le rasoir avec lequel Julie se punira, le jeu si senti des comédiens et la langue, le suédois, qui redonnait toute sa vérité à cette pièce si audacieuse en son temps et que j’écoutais, charmé par la musique abrupte et sombre de cette langue dont, si je n’en comprenais aucun mot, je saisissais tout, étant donné bien sûr que je connais cette pièce (si tant est qu’on peut en faire le tour) comme le fond de ma poche. Je me souviens que le critique théâtral de La Presse, Raymond Bernatchez, bien oublié, avait écrit noir sur blanc qu’il était « irrité » que l’on joue cette pièce dans une langue que l’on ne connaissait pas… !!!
 
    Bergman, bien sûr, avait intégré et poursuivi le travail élégamment érotique et fouillé de son prédécesseur et compatriote Alf Sjöberg dont la Mademoiselle Julie de 1950 (Grand prix à Cannes) avait stupéfié la critique internationale, avec les performances d’Anita Bjork et de Ulf Palme dans le couple fatal (pour la petite histoire cinéphile, on y voyait, en paysan venu à la fête, Max von Sidow à 21 ans dans son second film, son second Sjöberg).
 
    Strindberg, Sjöberg, Bergman, tous ces « berg »… Comme le cinéaste de Persona et d’À travers le miroir, Alf Sjöberg était avant tout un homme de théâtre. Tous les deux, successivement, furent toute leur vie attachés au Dramaten de Stockholm et à ses générations d’acteurs. C’est dire comment le théâtre aura été le creuset capital du cinéma suédois. Le pauvre Sjöberg est mort à 77 ans en se rendant à ce théâtre, renversé par un autobus. Et Bergman, lui, comme vous l’entendrez le dire dans ce documentaire diffusé sur TFO le 10 décembre à 21 heures (Bergman et le théâtre, de Marie Nyreröd), aura trouvé qu’il était « plus difficile de quitter le théâtre que le cinéma »…

Robert Lévesque
 

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