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VIRE-CAPOT - par Robert Lévesque

2012-01-05

    Catho et facho, ça allait de soi pour les jeunes et ambitieux loups dans l’Italie de Mussolini, et ça rimait avec « Musso ». Roberto Rossellini, même si la machine mémorielle de l’histoire du cinéma tente de garder les yeux fermés sur le passé de cet homme, fut l’un des pions les plus actifs dans la cinématographie fasciste, il signa entre autres, entre 1941 et 1943, une trilogie (La nave bianca, 1941, Un pilota ritorna, 1942 et L'Uomo della croce, 1943) qui célébrait le régime de fer, trilogie concoctée avec l’argent du régime et le propre fils du Duce, Vittorio Mussolini.
 
    Lorsqu’il comprit que la victoire, l’avenir et la carrière cinématographique à continuer seraient du côté des « justes » et non plus des « méchants », puisque le Méchant-en-chef se suicidait avec sa maîtresse dans son bunker de Berlin et que Mussolini se retrouvait pendu par les pieds et virevoltant au vent sur une place de Rome, lui, le Rossellini, il virevolta politiquement comme ce n’est pas possible. Même la Riefensthal n’aurait pas fait un tel salto arrière. Lui, pour tout nier de sa compromission, il en fit trop. Ce qui donna deux films (Rome ville ouverte et Païsa) qui sont au point de départ du néo-réalisme italien, certes, mais deux films (considérés comme des chefs-d’œuvre) avec lesquels j’ai toujours eu un grand problème moral : peut-on, quand on s’est compromis intellectuellement, politiquement et avec solde dans le cauchemar d’un régime inhumain, être celui qui va aussitôt filmer, la main sur le cœur, la triste histoire et le pauvre sort de ceux qui furent les victimes de ce fascisme, de ce racisme, de l’antisémitisme et du Grand Crime Impardonnable Hitlérien ?
 
    Je n’y répondrai pas, nous ne sommes pas ici aux prises avec un sujet de bac, et la liberté de l’homme est aussi d’être ce que bon ou mal lui semble, mais je continuerai, en regardant Païsa comme vous pourrez le faire sur TFO le 13 janvier à 21 heures, de me poser cette question de la responsabilité de Rossellini envers les morts de la Seconde Guerre mondiale, envers ces résistants valeureux qu’il s’est mis soudain à filmer avec un cœur crincrin, un mauvais violon, un muscle de pierre, car sa main touchait le dur quand il filmait dans les jours suivant l’hécatombe mussolinienne et l’historique Holocauste, des saynètes édifiantes.... Au mieux, il perfectionnait sa vision artistique du néo-réalisme, au pire il s’encrassait dans l’hypocrisie totale. Mais il était catholique, et l’Italie aussi, l’Italie qui a encore du fascisme dans le creux de l’assiette et que seule une crise économique a pu faire en sorte que le « Musso » d’aujourd’hui, ce répugnant pitre milanais, crooner raté et financier radical, disparaisse du paysage.
 
    Païsa ce sont six sketches sur les hauts et les bas de la fin de la guerre. Pressé, Rossellini mit au travail cinq scénaristes (dont le jeune Fellini qui ne s’était pas encore trouvé) qui devaient, à partir de quelques faits réels révélés dans des reportages d’après-guerre, brosser six histoires (il en signa une, on ne sait pas laquelle, rien n’est précisé), six belles histoires même et surtout si certaines finissaient mal (un soldat américain qui lève une fille et ne se rend pas compte que c’est d’elle, rencontrée avant, qu’il est amoureux ; une Sicilienne tuée sans raison par des Allemands en fuite ; l’exécution de partisans d’une balle dans la nuque et jetés à la mer), mais des histoires que je sens trop rassurantes pour Rossellini, et pour tous ceux qui ont voulu y voir de la compassion...
 
    Comme il avait chanté le régime, il le piétinait. Il avait retourné ses caméras. Rien n’est plus glaçant, devant ce film, que de ressentir à quel point Rossellini filme ça sans état d’âme, comme si, lui, ne faisait pas partie de l’affaire…, lui qui, deux ans avant, filmait la force militaire italienne et la force catholique romaine. C’est répugnant, mais ce n’est que mon avis, et je vous laisse juger, je laisse aux esthètes apolitiques le soin de parler de chefs-d’œuvre du cinéma devant cet exemple de fausse vertu, de vraie saloperie, de très grande hypocrisie dissimulée dans de l’écriture cinématographique…
 
    Pour en savoir plus sur le passé odieux de Rossellini, je vous réfère à un article, « Rossellini années noires », que j’ai publié dans la revue Contre-jour (no. 14). Et puis bon cinéma tout de même, et puis bonne année, et j’ajoute à mon « Top 5 » publié il y a deux semaines le film de Steve McQueen, Shame, avec cet acteur extraordinaire qu’est Michael Fassbender.

Robert Lévesque

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Vos réactions (2)

  1. Merci M. Lévesque pour ces informations historiques que j'ignorais completement....Et pourtant je croyais connaitre un peu l'histoire du Cinéma... Mais heureusement...ou hélas..la vie n'est pas toujours un long fleuve tranquille...ou une ligne droite.

    par Francis van den Heuvel, le 2012-01-05 à 19h52.
  2. Comme toujours (ou presque!), je suis entièrement d'accord avec ce jugement justement impie de Robert Lévesque. Mais Rossellini n'était pas le seul, en 44, à retourner sa veste!

    par Jean Antonin Billard, le 2012-01-07 à 01h24.

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