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CARNAGE - critique d'Éric Fourlanty

2012-01-05

MISE EN PIÈCES

    Adapté d’une pièce à succès de Yasmina Reza, Carnage met en scène, en temps réel, la rencontre de deux couples new-yorkais, les Cowan (Kate Winslet et Christoph Waltz) et les Longstreet (Jodie Foster et John C. Reilly), couples bourgeois qui cherchent un moyen civilisé de régler une question épineuse. En effet, le fils adolescent des Cowan a frappé le fils des Longstreet, qui s’en est tiré avec une dent cassée et un orgueil malmené. Nous sommes entre gens bien, à l'aise, mais pas trop, socialement engagés, mais sans excès, polis sans être obséquieux. Malgré le malaise initial, la rencontre démarre en toute civilité, mais très vite, et sans surprise, ça dégénère. Les rancoeurs, les préjugés et les frustrations de chacun vont éclater, les coups bas vont se multiplier, d’abord d’un couple à l’autre puis au sein de chacun d’eux. La civilisation fout le camp, l’animal et le viscéral refont surface et le cerveau reptilien, tapi sous le vernis, montre les dents: nous en sommes en plein territoire Polanski!

    Sur papier, Carnage a de quoi faire saliver. Pourtant, à l’écran, ce film à la mise en scène précise et sans artifices, ces acteurs impeccables jusque dans leur refus d’en faire trop, déçoivent. Ce film efficace est trop lisse, trop séduisant et trop poli, comme s’il était contaminé par le « politically correct » de ses protagonistes. Où est la fêlure? Où est le malaise? Où est la transgression? Espérons qu’elle ne se résume pas à la vue d’une bourgeoise qui vomit littéralement sur un livre d’art…

    Avec ses airs de jeu de massacre, ce Carnage promettait d'être un Who's Afraid of Virginia Woolf?. Ce  n’est, hélas, qu’un film de la trempe de Closer, plus « destroy » que Carnage, certes, mais néanmoins imprégné de la même tiédeur contemporaine.  Ainsi, même Polanski, l’électron libre, le jouisseur solitaire, l’enfant terrible devenu vieux, serait rentré dans le moule du « faire bien » (ou du « bien faire », au choix) qui régit la fabrication de la plupart des films occidentaux des dix dernières années?

    Dans Carnage, c’est par la bande qu’on se dit que Polanski, cet esprit libertaire, cet esthète anarchiste, ce cinéaste surdoué n’a pas tout à fait perdu sa marge de manœuvre. Toute création est indissociable de la vie de son créateur : dans le cas de Polanski, peut-être plus que de tout autre cinéaste, lui qui, de son enfance marquée par la Shoah jusqu’à ses récents démêlés avec la justice internationale, en passant par l’assassinat de Sharon Tate, est dans la mire du public depuis plus d’un demi-siècle.

    Impossible d’ignorer que, pour son premier film tourné après la menace de son extradition vers les États-Unis, il choisit le skyline de Manhattan comme plan d’ouverture – aux antipodes d’un plan « quelque part en Amérique du Nord ». Impossible d’ignorer que le rôle de l’adolescent agresseur est tenu par son fils (Elvis Polanski), alors que celui-ci n’apparaît que dans le même plan d’ouverture et qu’il est filmé de trop loin pour que l’on puisse l’identifier. Impossible de ne pas souscrire à la rumeur voulant que le caméo d’un voisin entraperçu derrière une porte soit tenu par Polanski. Quoi? Après la présence de son équipe et celle de son fils en sol états-unien, le paria lui-même aurait mis les pieds en Amérique? Scandale! Alors que Carnage a été entièrement tourné dans des studios parisiens, Polanski sème le doute et s’amuse comme un gamin.

    Plus profondément, il est impossible d’ignorer que le cinéaste a choisi de transposer l’action du film à New York, alors qu’il aurait très bien pu la situer à Paris, comme dans la pièce originale. Un choix qui se justifie parfaitement sur le plan scénaristique. En effet, cette histoire sur la violence des rapports humains prend une tout autre dimension dans un pays où le port d’armes fait partie de la Constitution…

    Quoi qu’il en soit, choisissons de voir, dans ces clins d’œil narquois, la marque d’un cinéaste qui, avec ce film-ci, ne révolutionne ni la forme ni le fond, mais qui, en inscrivant littéralement le hors-champ dans le cadre, parvient encore, par des voies détournées, à imprimer sa patte, irrévérencieuse, rebelle et indépendante, sur un film trop sage.

Éric Fourlanty

La bande-annonce de Carnage:

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