Format maximum

Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

EN ATTENDANT LA FIN DU MONDE

2012-01-05

    Rumeurs de fin du monde pour jouer à se faire peur, rumeurs, elles beaucoup moins amusantes, de retour à un ordre moral et sécuritaire réactionnaire, crises de tous bords tous côtés, révolutions n'ayant fait que jeter les peuples épris de liberté dans la gueule d'autres loups, horizon d'élections aux États-Unis et en France qui ont de quoi faire frémir… à la regarder dans le blanc des yeux, 2012 ne s'annonce pas comme l'année la plus hop la vie de l'humanité. En tout cas, pas à ses débuts.

    Austérité, rigueur, morosité. Des maîtres mots qui donnent surtout envie d'en profiter, de danser, de rêver, d'espérer, de rire, d'abuser, d'écouter en boucle et en boucle cet extrait d'Everyone Says I Love You (saint Woody, priez pour nous):




    Et bien sûr, d’en souhaiter plus. Plus de vie dans notre petit milieu cinéma, par exemple. Qu’il s’anime, se mette à vibrer comme jamais, se réchauffe au gré de rencontres entre ses artisans et son public. Que l’on s’y serre les coudes, au lieu de vouloir tirer la maigre couverture à soi. Que l’arrogance des parvenus et la hargne stérile des nouveaux-venus soient oubliées. Que l’on y sente la passion de tout un chacun tendue tout entière vers le même but : celui de faire de cet espace fragile qui est le nôtre le nid le plus accueillant et le plus excitant possible à la création, aux ambitions artistiques, à l’inspiration.

    Plus d’espace, aussi, corollaire nécessaire du premier souhait. Dans les médias, d’abord, où la discussion autour du cinéma semble encore et toujours la cinquième roue du carrosse. Que le cinéma cesse d’être considéré comme une boule de Noël remplie de stars scintillantes à agiter pour noircir quelques pages de papier entre deux publicités. Que, oui, enfin, le cinéma soit pris au sérieux et que l’on sorte des sentiers battus. Mais le besoin de plus d’espace où faire vivre notre cinéma est aussi physique. Bien sûr, l’Excentris a rouvert ses portes. Mais il faudrait être bien naïf pour se croire à Byzance. Le public, les films, les cinéastes, les scénaristes, les artisans, tous ont besoin de plus d’endroits où se réunir, se rencontrer, pouvoir échanger et partager, à Montréal, mais surtout ailleurs au Québec. Que le cinéma s’infiltre partout, dans les endroits les plus cohérents comme les plus insolites, qu’il laisse sa trace dans les moindres recoins de notre ville en ruines et de notre province pas plus en forme. Et que l’expérience d’aller voir un film ne se limite plus à une sortie hors de prix noyée sous les effluves de pop-corn cheap et de nachos rances.

    Plus d’ambition et d’audace, nous souhaitons-nous encore. Que l’on remise, par exemple, définitivement les chaises pliables et les guirlandes en plastique qui font ressembler certains de nos événements cinéma aux partys de bingo de matante Jocelyne. Que les créateurs se donnent aussi le droit de rêver plus grand, plus haut, plus fort. Que l’on cesse de croire que le salut viendra du financement d’un film sans réalisateur ou d’une version 3D d’un conte déjà usé jusqu’à la corde. Que la pseudo-rentabilité espérée ne soit plus un critère préalable, mais une heureuse surprise. Que le succès soit mesuré en termes d’importance et d’impact culturel plutôt qu’en chiffres. Que l’ambition ne soit plus un gros mot et que Montréal puisse enfin devenir une destination cinéma digne de ce nom et par exemple accueillir la rétrospective Bresson (la première organisée en 14 ans) que le TIFF fera tourner « partout » en Amérique du Nord… soit quelques grandes villes américaines et Vancouver.

    Plus d’âme et de solidarité également. Que l’on se serre les coudes, que les voix s’unissent, que l’on réfléchisse ensemble à ce qui nous ferait avancer collectivement. Que les guerres de clochers, inutiles et vaines, finissent par s’éteindre. Que le sort des documentaristes, à qui l’on coupe de plus en plus l’herbe sous le pied, soit essentiel aux yeux des cinéastes de fiction, et vice-versa. Que celui des cinéastes iraniens préoccupe plus nos créateurs québécois que leurs nombrils. Que les vases soi-disant communicants entre la fiction, le documentaire, l’animation, le court-métrage, l’ici et l’ailleurs, se mettent enfin à communiquer. Que l’on pense enfin au nous plutôt qu’au je. Et qu’ainsi, peut-être, il soit possible de s’élever un peu.

    Plus de films, en touche finale de ces souhaits. Mais pas n’importe lesquels. Que nos écrans ne soient plus envahis chaque semaine par une quinzaine de passe-temps au mieux divertissants, au pire abrutissants. Que les distributeurs travaillent en fonction de leur cœur et non plus de leur porte-monnaie. Que le public suive ceux qui osent encore faire des choix de programmation téméraires. Que l’on arrête de penser « vieux film » dès qu’une œuvre a plus de 10 minutes d’existence. Que l’on découvre et que l’on parle, pour attiser la curiosité, de ces films inédits ici que sont De bon matin de Jean-Marc Moutout, Pure de Lisa Langseth, En ville de Valérie Mréjen et Bertrand Schefer, Too Much Pussy! d’Émilie Jouvet, Le vagabond d’Avishai Sivan (pour ne citer qu’eux…) ou rarement montrés que sont Violences à Park Row de Sam Fuller ou Out of the Blue de Dennis Hopper. Que l’on perde nos œillères, que l'on s'amuse, que l'on vibre et que l’on espère encore chaque jour le film qui nous laissera pantelants d’émotion.

Bonne année à tous et surtout, bon cinéma

Helen Faradji

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Vos réactions (4)

  1. Beau texte, Madame Faradji, mais un brin utopique malheureusement. Le dieu argent règle (ou dérègle ?) tout, et de plus en plus ! Comme bouée de sauvetage, vous citez Ex-Centris, mais le Cinéma du Parc et la Cinémathèque québécoise sont tout aussi essentiels à la survie du Cinéma avec un grand C. La cinéphilie ne se résume pas à s'enfermer chez soi avec un cinéma-maison sophistiqué; un film digne de ce nom mérite d'être vu sur grand écran. Quant au 3D, sa seule mention me fait frissonner pour l'avenir d'un art devenu un loisir de plus en plus quelconque.

    par Richard Gervais, le 2012-01-05 à 08h40.
  2. Bien sûr, les salles, toutes les salles, sont essentielles. Je tenais simplement à souligner que la ré-ouverture de l'Excentris était loin d'être une panacée. Une salle, c'est bien, mais ça ne suffit pas. Vivent les grands écrans!

    par Helen, le 2012-01-05 à 12h27.
  3. Une rétrospective complète de l'oeuvre de Bresson a été présentée à la Cinémathèque québécoise en avril et mai 2000, à la suite du décès du cinéaste. Et, depuis, plusieurs de ses films sont programmés de façon régulière par l'institution.

    par Pierre Jutras, le 2012-01-05 à 17h41.
  4. Une erreur de ma part, je m'en excuse. Mais surtout, une erreur de leur part qui prouve bien que Montréal est trop souvent oubliée à l'échelle nord-américaine.

    par Helen, le 2012-01-05 à 17h56.

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