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L’ESCALIER - par Robert Lévesque

2012-01-12

    Il est rare que l’Oscar du meilleur film aille à un chef-d’œuvre. Notons pour mémoire que ni L'aurore de Murnau ni Citizen Kane de Welles ni Fat City de Huston ni Taxi Driver de Scorsese ni A Woman Under The Influence de Cassavetes ne l’obtinrent. Mais en 1950, avec le plus grand nombre de nominations obtenues jusqu’alors, le chef-d’œuvre de Joseph L. Mankiewicz, All About Eve, raflait presque tout, meilleur film, meilleur réalisateur, meilleur scénario, les costumes, le son, le second rôle masculin à George Sanders qui y jouait le rôle d’un critique dramatique, presque tout sauf celui de la meilleure actrice que loupa la grande Bette Davis et cela est assez difficile à comprendre…
 
    Ce huitième film de Mankiewicz était l’adaptation, signée par lui, d’une nouvelle de neuf pages parue en mai 1946 dans le magazine Cosmopolitan sous le titre The Wisdom of Eve. Portant sur l’ascension d’une actrice de théâtre et par voie de conséquence sur la chute de celle qui dominait avant elle la scène new-yorkaise, ce film impérissable mettait en scène rien de moins que le théâtre lui-même, ses coulisses, ses envies, ses calculs, ses tricheries et ses gloires. Avec l’histoire de la jeune comédienne Eve Harrington (jouée ingénument par Anne Baxter) qui va supplanter à Broadway la vieille Margo Channing (campée magistralement par Bette Davis), Mankiewicz (l’oncle de notre cher Francis) appliquait au théâtre le Grand Mécanisme shakespearien de la conquête et de la perte du pouvoir.
 
    Ce film, en noir et blanc et en noirceur, est l’un des meilleurs sinon le meilleur sur le monde du théâtre, en l’occurrence l’américain. On y perçoit toutes les nuances et les perversités d’un beau milieu où se joue la tragédie stratégique du détrônement. C’est Richard II version roture, car le cinéaste, comme le barde de Stratford-upon-Avon, y applique subtilement et solidement la métaphore du grand escalier, autrement dit la Grande Mécanique des marches qui vous mènent du plancher des vaches (ici, du niveau des « planches ») au sommet des cieux (ici, au ciel des cintres), avant qu’à son tour le nouveau roi, ou la nouvelle star, tombe devant le suivant, la suivante.
 
    Car une fois qu’Eve Harrington sera élue meilleure comédienne de l’année, comme l’avait été la vieille Margo Channing, elle verra arriver auprès d’elle une jeune admiratrice enjouée, Miss Caswell, qui rejouera, qui reprendra le même rôle de la « détrôneuse ». C’est ce que l’on doit comprendre quand la détrônée Bette Davis jauge de pied en cap (with the Bette Davis’eyes…) la nouvelle chair fraîche arrivée au bras du critique influent, et lance de sa voix d’hyène un bijou de réplique (« Attachez vos ceintures. La nuit va être agitée »).
 
    Et dans ce court rôle final, qui voit-on ? Quelle actrice joue la future reine ? Celle qui allait détrôner tout le monde à l’écran et plus encore et qui avait alors 24 ans, n’ayant joué jusque-là que des rôles mineurs sans être créditée au générique, et j’ai nommé mademoiselle Marilyn Monroe…
 
    À cette nouvelle de neuf pages, écrite par une actrice (Mary Orr), Mankiewicz a insufflé une ampleur de fresque et une dignité de drame, en plus d’y déployer tout l’art à la fois d’un homme de théâtre et d’un écrivain de cinéma, une maîtrise de la mise en scène, de la direction d’acteurs, et une perfection dans le découpage, le rythme, les angles de vue, les éclairages, peaufinant (tel un Visconti) le moindre détail, le contenu des tiroirs…
 
    Vous allez voir ce grand film à Ciné-Pop le 15 janvier à 14 heures et le 18 janvier à 21 heures 55. Vous êtes chanceux.
 
Robert Lévesque
 

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