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A DANGEROUS METHOD - critique de Damien Detcheberry

2012-01-12

FOREVER JUNG

    Après le médiatique déboulonnage de la figure tutélaire de Sigmund Freud par Michel Onfray en 2010 (Le crépuscule d’une idole, éditions Grasset), on attendait au tournant cette vision cronenbergienne de la dangereuse méthode freudienne : promesse de soufre et de sexe, casting et sujet en or. Il est donc légitime d’être un peu déçu de prime abord par ce ménage à trois psychanalytique, cérébral – forcément – et donc moins organique que ce qu’on aurait pu prévoir de la part du cinéaste.  Tant mieux finalement, car c’est aussi là qu'il surprend. N’en déplaise aux critiques négatives qui abusent de l’adjectif « cronenbergien » – ou « peu cronenbergien » en l’occurrence –, qui mieux que lui-même pouvait se déjouer d’une étiquette qui menaçait de trop lui coller à la peau ?

    En laissant de côté ce reproche de classicisme, que Cronenberg a d’ailleurs sagement justifié, on reconnaîtra à la mise en scène son indiscutable élégance. Dans le cadre rigide de la bourgeoisie européenne du début du 20e siècle, la rencontre tant attendue entre Sigmund Freud (Viggo Mortensen) et Carl Gustav Jung (Michael Fassbender) devient celle de deux esprits, certes frondeurs, mais prisonniers des superstitions et des préjugés de leur époque. A Dangerous Method, à ce titre, révèle bien moins la fascination de David Cronenberg pour la psychanalyse que ne le faisait Spider, notamment. Ce n’est pas tant l’exploration du continent vierge de l’inconscient qui semble intéresser le cinéaste ici que les différends, autrement plus prosaïques, qui finiront par éloigner les deux hommes : Freud reproche au jeune médecin son attirance hasardeuse pour le mysticisme, jalouse son aisance financière et voit d’un mauvais œil ses écarts conjugaux ; quant à Jung, il juge avec mépris l’esprit de cour que son mentor et ami a instauré au sein de sa clinique viennoise, et se révèle incapable de partager les préoccupations de Freud sur le danger d’afficher sa judaïté dans un domaine scientifique qui prête encore si facilement le flanc aux attaques.

    Dans ce combat d’ego, auquel vient s’ajouter celui de la jeune patiente et future maîtresse de Jung, Sabina Spielrein (Kiera Knightley), difficile de dire si Jung s’en sort comme l’élément le plus faible ou au contraire le plus résistant. L’épilogue du film rappelle ainsi avec ironie que Freud et Sabina Spielrein subiront les persécutions nazies tandis que Jung finira sa vie paisiblement en 1961. Engoncé dans son protestantisme et son confort bourgeois, il symbolise à merveille l’Europe nonchalante et conservatrice qui fera le terreau du totalitarisme et traversera deux Guerres mondiales. Étonnamment asexué, Michael Fassbender interprète habilement Jung comme un être austère et influençable, le corps malade et le cœur transi, sans pour autant le rendre fade. Sa confrontation brève, mais mémorable avec Otto Gross (excellent Vincent Cassel en dépravé corrupteur), patient séducteur qui prône l’abandon de soi à toutes les tentations, donne lieu alors à un réjouissant moment de perversité, qui voit le trouble s’installer dans l’esprit du psychanalyste.

    En prêtant à Freud dans la cinquantaine, en plein apogée intellectuel et social, sa présence malicieuse et charismatique, Viggo Mortensen se taille quant à lui la part du lion. Il apporte un contrepoint captivant à l’interprétation en retrait de Fassbender, et à celle, agitée, de Kiera Knightley, à qui échoit le rôle le plus périlleux du film, entre faire-valoir érotique et hystérique notoire. Son personnage, pris entre deux impressionnantes figures masculines, peine à exister, mais vient appuyer la thèse d’une société dominée par le machisme, les frustrations et le puritanisme, où la passion n’a pas sa place. Il faut attendre la toute dernière scène pour que Jung avoue enfin sa flamme à Sabina et que l’on apprécie alors à sa juste valeur la force romantique de leur histoire. David Cronenberg laisse échapper cette séquence sentimentale, belle et mélancolique, in extremis, juste avant de clore le film. Presque un acte manqué…


Damien Detcheberry

La bande-annonce de A Dangerous Method:

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Vos réactions (2)

  1. "Il faut attendre la toute dernière scène pour que Jung avoue enfin sa flamme à Sabina et que l’on apprécie alors à sa juste valeur la force romantique de leur histoire. David Cronenberg laisse échapper cette séquence sentimentale, belle et mélancolique, in extremis, juste avant de clore le film." Dévoiler la fin du film n'était pas une très bonne idée :( :( :(

    par Richard Gervais, le 2012-01-12 à 09h18.
  2. L'intention n'était pas de gâcher la fin du film pour ceux qui ne l'ont pas vu. Si c'est le cas pour vous, j'en suis désolé et je serai plus prudent sur les révélations à l'avenir. Toutefois, ce n'est pas pour sa révélation dramatique que cette scène est cruciale, cela ne devrait en aucun cas à la vision du film.

    par Detcheberry Damien, le 2012-01-12 à 13h33.

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