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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

ET POINT DE VUE CRITIQUE, COMMENT ÇA VA?

2012-01-12

    Généralement, lorsque l'univers critique fait parler de lui, c'est pour les mauvaises raisons. Et malgré les apparences, les deux nouvelles de la semaine ne font pas exception. D'abord, le licenciement de J. Hoberman, ensuite les nouvelles règles d'admissibilité des documentaires aux Oscar.

    Du côté du Village Voice, les apparences ne font même pas illusion. Après Todd McCarthy (ex-Variety) et Nathan Lee, c'est au tour d'un autre pilier de la critique américaine de se voir désigner la porte sans plus d'égards. J. Hoberman était critique en chef de l'hebdo new-yorkais The Village Voice depuis 1988, publication où il avait fait ses premières armes de pigiste en 1978 avant d'intégrer officiellement l'équipe en 1983. Un tel exemple de longévité mériterait déjà le coup de chapeau en ces temps où le journaliste, a fortiori le critique, est devenu une denrée aussi périssable qu'un mouchoir durant la saison du rhume. Mais J. Hoberman, c'était aussi une pensée de cinéma, véritable et sincère, aguerrie et réfléchie, du genre à servir d'inspirante passerelle entre nous et les films, du genre à réveiller les neurones et faire la peau aux idées reçues. Tiens, pour se faire une idée et pour compléter notre bafouille sur Mildred Pierce, voilà le grand esprit s'entretenant avec Todd Haynes:

 

    Viré, donc. Comme un malpropre, alors que son style précis et vif, ses écrits toujours incarnés, ses visions socio-politiques, mais jamais ignorantes de la mise en scène du cinéma avaient si largement contribué à l’identité, impertinente et indépendante, de l’hebdo. Comme tant d’autres avant lui depuis que le Voice est devenu propriété du groupe de presse New Times Media, la rumeur voulant qu’Hoberman se soit approché d’un peu trop près des négociations autour d’une nouvelle convention collective... Seul vague espoir, plusieurs compagnies de distribution indépendantes américaines avaient annoncé, alors que la première vague de licenciements frappait les journalistes du Voice, qu’elles n’y prendraient plus de publicités si Hoberman venait à être viré. Pour l’instant, elles ne se sont pas manifestées. Mais avouez que pour faire la nique à cette idée tenace que les publicitaires se passeraient bien des critiques, ça aurait du panache. À suivre! Tout comme d'ailleurs le nouveau blogue créé par Hoberman (The blog of shameless self-promotion!!!– comme quoi, être viré ne fait pas forcément perdre son sens de l’humour) ou ces dix commandements de la profession qu’il révélait à son élève Matt Singer, aujourd’hui bloggeur pour le site d’IFC (on vous laisse les découvrir, mais on retiendra tout particulièrement celui-ci: “Vent your spleen. In criticism, it’s better to be angry than depressed.”)

    Apparemment, l’autre nouvelle en directe provenance du front critique n’a strictement rien à voir avec cette perte immense pour le monde critique qu’est le licenciement de J. Hoberman. Les Oscar (soutenu par Michael Moore, un des hauts responsables de la question documentaire à l’Académie!) ont en effet annoncé cette semaine qu’à compter de l’année prochaine, pour pouvoir espérer une nomination, un documentaire devra avoir fait l’objet d’une critique dans le New York Times (dont les pages cinéma sont dirigées par Manohla Dargis et A.O. Scott) ou le LA Times (Kenneth Turan). A priori, tout cela est formidable. Enfin, les critiques se voient dotés d’une réelle responsabilité, enfin, leurs choix éditoriaux voudront concrètement dire quelque chose, enfin la pensée critique va avoir un poids, pourrait-on penser naïvement. Mais à bien y regarder, il y a aussi dans cette nouvelle règle quelque chose de vicié. Car, d’abord, que deviendront les documentaires n’ayant eu droit qu’à une présentation festivalière ou une sortie en salles limitée, donc sans «critique officielle »? La course ne sera-t-elle plus ouverte qu’aux documentaires poids lourds, coupant donc l’herbe sous le pied à toute idée de découverte et même à long terme de financement de projets moins propices à attirer l’attention des deux mastodontes de la presse? Ensuite, qui garantit que lesdits critiques pourront en effet faire leurs choix en toute liberté, sans avoir à subir de pression indue? Enfin, pourquoi ne pas avoir, beaucoup plus simplement, formé un comité de critiques composé de plus de trois personnes, pour décider de ladite admissibilité et ainsi prendre réellement acte de l’importance de la pensée critique? Beaucoup trop de questions, la preuve d'une fausse bonne idée.

    Et Hoberman dans tout ça? Il y a dans ces deux nouvelles un triste point commun : celui d’une apparente réduction du critique à un bête rôle utilitaire, fonctionnel. Et il n’y a assurément rien de rassurant là-dedans. 

Bon cinéma 

Helen Faradji  
   

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Vos réactions (1)

  1. hmmm... peut-être devriez vous, vous-aussi, commencer à vous inquiéter?

    par Brian Laudrup, le 2012-01-13 à 01h16.

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