Format maximum

Plateau-télé

UN COW-BOY ET UNE « SQUAW » - par Robert Lévesque

2012-01-19

    Foin des géographes, les immenses banquises de roches de schiste et de grès de Monument Valley (il paraît qu’on appelle ça des inselbergs) ne se dressent pas entre l’Utah et l’Arizona ; on les a descendus vers le centre-sud, au Texas, et on s’en fout un peu, car dans ce western de 1956 (The Searchers, meilleur titre que la traduction franco-cucul La prisonnière du désert) on est chez John Ford, au pays de John Ford, donc, et John Ford, qui les a filmées mieux que tout le monde ces grandes buttes solitaires, avait décidé que, même pour une histoire qui se passe chez les Texans, il avait besoin de ce décor naturel, et gratuit, et puis après tout, Utah, Arizona ou Texas, c’étaient tous des Espagnols qui avaient pris en mains ces États pas encore unis…
 
    On est donc au Texas, en 1868, la Guerre de Sécession est terminée depuis trois ans, et c’est John Wayne qui arrive à cheval ; pour les besoins du film, il s’appelle Ethan Edwards et le voilà, arrivant on ne sait d’où, qui descend (est-ce qu’on pourrait dire qu’il se « desselle »… ?) chez son frère et sa petite famille texane : papa, maman, une fillette, un chien, une grande fille, un vieux qui crache, et tous, sauf Debbie la gamine (ce sera Natalie Wood lorsqu’elle aura grandie, il faut attendre une heure 24 avant de voir ses yeux, son visage si beau), seront bientôt (mais il ne faudrait pas dire sauvagement, je pense) tués par des Comanches peinturlurés qui passaient par là…, et qui sont repartis avec la petite…
 
    John Wayne ne serait pas John Wayne si son personnage (évidemment épargné, il était allé faire un tour de trot…) ne réagissait pas sur-le-champ, et durant cinq ans, car il prend sur lui de retrouver la gamine de dix ans à tout prix. Elle en aura donc 15 lorsqu’il la retrouvera, si l’on compte bien. Et Natalie Wood (choisie pour incarner la gamine « encomanchée ») a 18 ans lorsqu’elle participe à ce film. On est bien content que John Wayne la retrouve, d’ailleurs, car c’est Natalie Wood, elle n’a pas encore épousé Robert Wagner dont on peut croire aujourd’hui qu’il sera celui qui la fera basculer saoule dans l’eau en 1981, affaire non encore éclaircie…
 
    John Ford, y’a pas à dire, était un grand cinéaste. Un très grand. Comme ces grandes buttes solitaires qu’il filmait, il est lui-même un monument. On lui passe tout. Les piétinements de l’action comme les raccourcis de l’histoire. Pourquoi ? Parce que c’est un maître, comme il y en a en peinture, en musique, un maître qui travaille à l’ensemble plus qu’au détail, à la fresque plus qu’aux arabesques. Il signe, Ford, il fait sa marque plus qu’il ne tourne une histoire, c’est comme Bresson, c’est de l’aristocratie, celle du regard, du sens, celle de l’écran considéré comme une surface noble, un tableau, c’est Jean-Paul Lemieux peignant en Charlevoix. Alors, que les paysages qu’il filme soient en Utah ou au Texas, peu importe, et puis de toute façon, le paysage avec ces majestueux monuments de pierre (vulgarisés sur les paquets de Marlboro) porte aujourd’hui quasiment son nom, et je le sais pour l’avoir admiré de mes yeux depuis le John Ford Point
 
    Soyons un brin sérieux pour vous convaincre de regarder ce film à Ciné-Pop le 21 janvier à 17h25 et le 26 à 18 heures. John Wayne, ça lui allait bien, y joue un personnage raciste. Il les emmerde ces Comanches colorés, plumés. S’il entreprend de retrouver Debbie la gamine blanche, c’est secrètement (mais ça apparaît peu à peu) pour la tuer, oui, la tuer ! Car en cinq ans, se dit-il, elle est devenue Comanche elle-même, elle a couché avec le chef qui s’appelle Scar, elle aura des tresses enrubannées et de la peinture sur le front, et c’est donc une Peau-Rouge et il doit l’éliminer pour en faire une de moins.
 
    Il y a là une belle montée de racisme, diffuse, mais assez claire, portée par le grand talent brut de John Wayne. Or, ce racisme ordinaire, on va le voir s’émietter et se casser vers la fin du film. Ce qui fait que ce western qui montre le racisme dans sa superbe simpliste deviendra, au finish, un manifeste antiraciste. Brave et bon John Ford. Son imposant ouvrage dans lequel le searcher va trouver rien de plus précieux que son humanité…, même sur le tard.
 
    Le film fait deux heures, et sans son dernier quart d’heure ce serait le chef-d’œuvre esthétique d’un beauf amerloque… Ford est grand !
 
Robert Lévesque
 

Publier sur twitter Partager

Vos réactions (0)

Soumettre une réaction

  *Votre courriel ne sera pas publié et est demandé seulement à titre de référence.