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INTO THE ABYSS - critique de Damien Detcheberry

2012-01-19

DIALOGUE AVEC LA MORT

    En raison de l’accroche racoleuse du dernier documentaire de Werner Herzog, que beaucoup de journalistes ont repris comme une « plongée sans précédent dans le couloir de la mort », on aurait pu craindre une œuvre voyeuriste, se cachant derrière le masque vertueux du film à thèse. Il n’en est rien, heureusement. La seule thèse défendue par le cinéaste dépasse justement le simple plaidoyer contre la peine de mort, car elle a la modestie d’une méditation humaniste, éloignée de tout enjeu politique. Devant le condamné à mort Michael James Perry, qui a tué trois personnes, non par passion, ni par folie, mais uniquement pour un profit dérisoire, Werner Herzog lance dès la première rencontre cette phrase lapidaire : « rien n’excusera votre geste. Si je vous parle, cela ne veut pas dire que je dois vous apprécier. Mais je vous respecte, car vous êtes un être humain, et je ne pense pas que les êtres humains doivent être exécutés. »

    Voyeuriste, pourtant, Werner Herzog l’est certainement. Probablement comme tout cinéaste légitimement obsédé par ses sujets. De même qu’il entretient depuis ses débuts une troublante histoire passionnelle avec la mort, il sait comme personne établir une relation ambiguë d’exhibitionnisme/voyeurisme avec le spectateur. Qu’on se souvienne de cette scène glaçante, dans Grizzly Man, où Herzog écoute seul la bande-son qui a capté à leur insu la mort de Timothy Treadwell et d’Amie Huguenard, massacrés par un ours. Le spectateur n’entend rien, et Herzog ne commente pas. Il se créait là un mélange singulier de frustration et de soulagement à voir le cinéaste traverser seul une frontière indicible et laisser volontairement le spectateur en deçà. On retrouve en partie cette manipulation fascinante dans Into the Abyss, qui procède d’une description minutieuse de l’acte de mort – les crimes dans un premier temps, puis la chambre d’injection et les détails de la peine capitale – et d’entretiens avec ceux dont la mort est le métier – le prêtre assigné aux exécutions, l’agent chargé d’amener puis d’évacuer les corps – sans jamais, bien entendu, montrer l’acte en tant que tel. Glaçante expérience, également, d’entendre le cinéaste insister lourdement auprès de Michael James Perry sur sa compréhension de l’exécution qui l’attend. Jamais pourtant cette obstination ne tombe dans l’indécence, tant elle est motivée non pas par une attirance morbide pour le sujet, mais encore une fois par ce besoin d’explorer les recoins les plus sombres de l’âme humaine qui caractérise si bien l’œuvre de Werner Herzog.

    On pense évidemment à In Cold Blood de Truman Capote. Dans les deux cas, deux tueurs sans remords, sans conscience, des meurtres inutiles, du vide et des blessures pour ceux qui restent. Et la même approche pour le cinéaste et pour l’écrivain, le même respect malgré l’intrusion d’un corps étranger dans l’intimité de la souffrance, la même distance dans l’observation des victimes comme des bourreaux. Que la légende veuille que Truman Capote, à force de promiscuité avec ses tueurs, se soit pris de passion pour l’un d’eux et s’y soit personnellement brûlé les ailes reste anecdotique puisque rien n’y transparaissait dans son livre, d’une rigueur exemplaire. De même dans Into the Abyss, Werner Herzog reste fidèle à son flegme habituel et se garde bien de familiarité ou de sympathie à l’égard de qui que ce soit. L’absence de tendresse laisse place à une compassion plus forte et plus générale pour le genre humain, dans toutes ses faiblesses et dans toutes ses fautes. Puisque son film n’est pas un film à thèse, Werner Herzog laisse judicieusement à d’autres œuvres, d’autres débats le soin d’apprécier ou non la pertinence de la justice américaine à appliquer la Loi du Talion. En revanche, peu de documentaristes savent comme lui rendre captivant le spectacle pathétique de la mort imbécile.    

    Sur le site officiel du cinéaste, une dizaine de minutes de Into the Abyss sont accessibles en visionnement, ainsi qu’un entretien enregistré lors du festival documentaire de New York (DOC NYC). Werner Herzog y évoque notamment l’évolution actuelle du film en une série de plusieurs épisodes, intitulée Death Row et destinée à la chaîne de télévision américaine Investigation Discovery.

Damien Detcheberry

La bande annonce de Into the Abyss

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