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Plateau-télé

45, RUE POLIVEAU - par Robert Lévesque

2012-01-26

    Louis de Funès, en épicier sordide, n’a qu’une scène de sept minutes au début de La traversée de Paris de Claude Autant-Lara, mais c’est dans l’histoire du cinéma français qu’il entrait l’énergumène, le béret calé sur la tête et le sourire crispé en grimace. C’était le premier rôle d’un peu d’importance (ces sept minutes dans la cave d’un commerce de bouche sous l’Occupation sont inoubliables) pour ce comique né (à Courbevoie comme Céline) qui ménageait alors ses fins de mois en jouant du piano dans les bars de Pigalle, en particulier le répertoire de Fats Waller joué par cœur, appris à l’oreille…
 
    J’aime toujours revoir ce film glauque, tourné en noir et blanc, mais tiré sur une pellicule couleur à dominante bleue pour rendre l’atmosphère (… oui, ce film a une gueule d’atmosphère même si Arletty n’y est pas) de ces nuits du Paris occupé, des éclairages au gaz, de la défense passive, yeux inquiets, rideaux fermés… Pour ça, Autant-Lara (qui est un sale type, et peut-être est-ce pour cela) a réussi l’un des films qui rendent le mieux le climat de suspicion et de saleté, d’ombres et de frayeurs du temps du Gross Paris mis sous la botte des Allemands. Tourné onze ans après la Libération, ce court long-métrage (73 minutes en plus des sept de Louis de Funès) restitue en studio et en extérieurs quelque chose de la météorologie de ces années rutabaga et démerde…
 
    Autant-Lara, un sale type ? Parfaitement, madame. À 88 ans, ce cinéaste emblématique du cinéma de papa (mais Truffaut avait aimé La traversée de Paris, il concluait un article de 1956 dans Arts par l’étonnante phrase : « Autant-Lara a réussi un film ») s’est fait élire député européen en 1989 pour le Front National de Le Pen. Comme il en était le doyen, c’est lui qui eut à prononcer le discours inaugural de la session et lorsqu’il vint à la tribune l’hémicycle se vida. De Simone Veil, il avait dit dans une interview à Globe : « Quand on me parle de génocide (c’est de la Shoah dont il était question), je dis, en tout cas, ils ont raté la mère Veil ». Il avait dû démissionner. Ça ne s’oublie pas…

    Inspiré d’une nouvelle de Marcel Aymé incluse dans Le Vin de Paris, le scénario d’Aurenche et Bost s’écarte de l’histoire originale dans laquelle Aymé avait glissé un aspect lutte des classes entre les deux protagonistes (un chômeur et un peintre qui traversent Paris avec un cochon dépecé et mis en valises) et une finale dramatique (la Gestapo fusille le chômeur) pour que le film soit plus consensuel avec un bel happy ending qui est tout de même une trahison et de l’œuvre d’Aymé et de la nature implacable de l’Occupation. Mais le film demeure intéressant. Le directeur photo (Jacques Natteau) et le décorateur (Max Douy) y sont pour beaucoup, et puis il y a Gabin, et puis il y a Bourvil, ils trainent leurs valoches une nuit durant, de la rue Poliveau derrière le Jardin des Plantes jusqu’à la rue Lepic sur les hauteurs de Montmartre, traversant le pont Sully, la rue de Turenne, les montantes vers le Sacré-Cœur…, en un beau road movie pedibus et parigot.
 
    Gabin, qui joue un peintre dont les affaires vont bien et qui embarque dans cette équipée de marché noir un peu par cynisme, beaucoup par curiosité, ce qui n’est pas le cas de Bourvil, qui joue un chauffeur de taxi fauché qui cherche à faire de maigres sous, domine évidemment le paysage ; il tonne, il tonitrue, il se fout de tout et de la Kommandantur et il a un jeu de réplique passé à l’histoire quand, dans la cave de l’épicier sordide qui a nom Jambier, il hurle à plusieurs reprises et de plus en plus fort ce nom de Jambier, et son adresse (« Jambier ! 45, rue Poliveau ! JAMBIER ! 45, RUE POLIVEAU ! ») pour apeurer le commerçant qui craint comme la peste d’être identifié comme boucher clandestin et trafiquant. Du Gabin amplifié.
 
    Didier Blonde, qui écrit des merveilles sur l’univers mémoriel du cinéma, a fait de ce « 45, rue Poliveau » un des chapitres de son Carnet d’adresses paru chez Gallimard en 2010 dans la collection L’un et l’autre (Il faut que vous découvriez les livres de Didier Blonde !). « L’adresse la plus tonitruante du cinéma français des années cinquante », écrit Blonde, tout en nous apprenant qu’au 45 de la rue Poliveau, de nos jours, existe un café-brasserie à l’enseigne de La traversée de Paris et dont le patron lance encore parfois aux clients cette fameuse réplique…
 
    Regardez le Paris glauque et piétonnier de La traversée de Paris sur TFO le 2 février à 21 heures ou le 3 à minuit cinquante.
 
Robert Lévesque

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