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PRÉSUMÉ COUPABLE - critique de François Jardon-Gomez

2012-01-26

UN CAS MANQUÉ
    
    14 novembre 2001. Des policiers font irruption chez Alain et Édith Marécaux suite aux fausses accusations d'actes pédophiles sur enfants de moins de quinze ans faites par Myriam Badaoui et ses enfants. Le 1er janvier 2005, après maints aléas et vingt-trois mois passés en prison, Alain Marécaux sera acquitté par la cour d'assises de Paris, avant de retrouver son emploi d'huissier de justice en 2007. Chronique d'une erreur judiciaire, le film suscite d'emblée l'indignation : pourquoi le système judiciaire s'acharne-t-il autant à vouloir faire de cet homme un criminel coupable, délaissant la présomption d'innocence pour celle de culpabilité ?

    Les choix de mise en scène de Garenq apparaissent à première vue justes. La caméra à l'épaule, les plans serrés sur les visages, la lumière naturelle, l'absence complète de musique, autant d'éléments qui laissent la première place aux acteurs, tous excellents, Philippe Torreton en première ligne. Dire que l'acteur porte le film sur ses épaules relève de l'euphémisme, tant sa présence à l'écran est forte; la réussite est d'autant plus grande que la caméra de Garenq ne le quitte presque jamais des yeux. Mais la volonté du réalisateur de rapprocher la fiction si fortement du réel, cet aspect documentaire trop poussé vient également plomber la fiction, l'amputer d'un possible regard embrassant les événements avec une visée plus large. Le scénario est la « fidèle adaptation » du journal d'emprisonnement de Marécaux, nous apprend un intertitre au début du film, et ce dernier a collaboré à toutes les versions du scénario, en plus d'avoir son mot à dire sur la distribution.

    Nul doute que l'histoire est sordide et que la vie de Marécaux a été brisée suite à ces événements, mais Présumé coupable ne se distingue pas, dans son économie narrative, d'autres histoires d'erreur judiciaire comme Hurricane ou Omar m'a tuer, et reproduit sans fautes, mais sans originalité, le schéma de l'individu injustement emprisonné qui se bat, envers et contre tous, du fond de sa prison, pour que la vérité éclate. Difficile de ne pas envisager une comparaison avec cette dernière œuvre, de Rochdy Zem, vu les quelques mois qui séparent la sortie de ces deux films français et le retentissement que ces histoires ont eu dans la société française. Or, Zem réussissait à éveiller la curiosité du spectateur pour le forcer à se renseigner sur l'affaire (qui n'est à ce jour toujours pas résolue), notamment grâce à l'alternance entre deux récits — la contre-enquête menée par le personnage inspiré de Jean-Marie Rouart et le séjour d'Omar Raddad en prison — et l'ouverture sur le traitement médiatique de l'affaire. Le cinéaste dépassait alors le fait-divers pour dénoncer une structure sociale et judiciaire qui n'admet pas d'erreur une fois convaincue d'avoir trouvé son coupable. Garenq, lui, expose les faits, mais de manière telle que l'indignation du spectateur ne trouve pas de prise. Que le réalisateur ne veuille pas faire de film ouvertement politique est parfaitement légitime, mais Présumé coupable ouvre des brèches ici et là vers la dénonciation, sans jamais s'y engouffrer.

    Le problème, c'est qu'à trop fixer son regard sur Marécaux, sa détresse et son impuissance par rapport aux événements, le réalisateur en oublie presque les autres victimes, les enfants abusés par leurs parents autant que les autres adultes faussement accusés. Les personnages secondaires apparaissent et disparaissent sans trop de considération, comme la femme de Marécaux qui le quitte sans explication alors que, quelques scènes auparavant, elle lui écrivait des lettres d'amour enflammées. Avec plus de chair autour des personnages secondaires, le film aurait gagné en nuances. On s'étonne particulièrement du traitement réservé aux enfants de Myriam Badaoui, présentés rapidement comme de jeunes mythomanes, sans faire cas des sévices subis.

    En faisant un film sur Alain Marécaux plutôt que sur « l'affaire d'Outreau », en faisant d'un seul homme l'emblème de cette histoire, Garenq évite d'attaquer de front l'anomalie judiciaire. Qui plus est, à force d'insister sur le caractère anormal du traitement du dossier, ce que répète à plusieurs reprises l'avocat Hubert Delarue, on en vient presque à considérer Marécaux comme victime d'une fatalité implacable, de l'ironie du sort (l'huissier de justice fier de participer au système judiciaire qui brisera sa vie) plutôt que d'une erreur judiciaire. Si on devine la colère du cinéaste (et de Marécaux) contre la machine que représente le juge d'instruction Burgaud, elle ne passe pas à l'écran. Il aurait peut-être fallu questionner plus avant ce système qui cautionne le jeune juge, alors que personne ne remarque les témoignages défaillants ou l'absence de preuves matérielles (ce que tend à démontrer le film), exposer ce qui justifie l'instruction à charge de Burgau. À se demander si le véritable nœud de l'affaire ne serait pas là, dans la foi presque aveugle que porte toute une institution à des témoignages contradictoires d'adultes et d'enfants traumatisés, accusant à tort et à travers environ cinquante personnes, dont treize auront été injustement emprisonnées. Reste alors cette épineuse question qui sous-tend le film, mais que Garenq, par excès de pudeur peut-être, n'aborde pas de front : la justice, après des années de silence dans les cas d'agressions sexuelles envers des enfants, a-t-elle oublié ce qu'était le doute ?

François Jardon-Gomez

La bande-annonce de Présumé coupable

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