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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

LE JEU DES 5 ERREURS (ET DES 2 BONNES SURPRISES)

2012-01-26

    Ne soyons pas rabat-joie, commençons par les fleurs et flattons-nous la bedaine. Oui, Dimanche de Patrick Doyon (la bande-annonce est ici et le film sera présenté en salles à compter du 3 février, avant La fille du puisatier de Daniel Auteuil) et Wild Life d’Amanda Forbis et Wendy Tilby (un extrait ici) prouvent que rayon court d’animation, les fleur-de-lysés et les feuilles-d-érablisés, protégés de l’ONF, n’ont strictement aucune leçon à recevoir du reste de la planète. Oui, encore, Agniezka Holland peut sûrement être bien fière de représenter la Pologne dans la course à l’Oscar du meilleur film étranger, mais on peut également légitimement se faire rayonner la fierté en rappelant que son In Darkness est une coproduction canadienne et qu’il a été scénarisé par le Torontois David F. Shamoon. Et oui, enfin, bien sûr, Philippe Falardeau en sera, mettant définitivement, après Incendies l’année dernière, le nom des producteurs Luc Déry et Kim McCraw (Micro_scope) sur la liste de ceux qui comptent. Joie, confettis, réjouissances. Et un peu de champagne pour arroser le tour. D’autant qu’une autre belle surprise se déniche encore au cœur de cette liste de nominations, la présence d’Asghar Farhadi, réalisateur et scénariste du magnifique Une séparation, dans la liste des heureux élus au titre de meilleur scénariste de l’année (laurier qu’on lui souhaite de tout cœur).

    À s’en tenir là, la félicité devrait être totale, la béatitude entière. Et pourtant…À bien la regarder, et en plus de l’incompréhensible domination de The Artist, œuvre certes sympathique, mais tout de même plus mollassonne que transcendante, cette liste a plutôt de quoi déprimer. La preuve en cinq erreurs majeures.

    — Meilleur film : on dit de certaines habitudes qu’elles sont un mauvais pli pris. Cette nouvelle manie de l’Académie de réunir là, comme dans un fourre-tout sans queue ni tête, des films aussi disparates que Extremely Loud and Incredibly Close ou The Tree of Life, The Help ou Moneyball, War Horse ou The Descendants, bref autant d’œuvres qui ne jouent réellement pas dans la même catégorie en plus d’être pour la plupart mineures, en fait la preuve tout en rappelant que la lâcheté artistique est bien souvent un véritable fléau. À force de ne vouloir vexer personne, c’est même toute la crédibilité d’un système mis en place pour historiciser les choses qui est minée. Et passer de 10 à 9 nominations n’y change rien.

    — Meilleure musique : oui, les Muppets sont rigolos. Oui, John Williams et Howard Shore sont du genre à rarement rater leur coup. Mais comment la bande musicale composée par Cliff Martinez pour Drive, toute de sons de synthèse, de réminiscences 80's et de mélancolie, a-t-elle pu être oubliée? Et pourquoi la chanson titre (A Real Hero, de College), véritable hymne de cet anti-héros trop cool pour être honnête, ne mérite même pas cette petite reconnaissance?

    — Meilleur film d’animation : des chats, des musiciens, des lézards, des pandas… d’accord. Mais on doit avoir la berlue. Où est passé Tintin? Oui, la technique utilisée par tonton Steven défie un peu les concurrents, on l’admet. Mais que le réalisateur soit reconnu cette année pour son mielleux War Horse et pas pour cet étonnant plaisir de gamin qu’il s’est, et nous a, offert, semble inimaginable.

    — Acteurs et actrices de soutien : Nick Nolte dans Warrior? Bérénice Bejo dans The Artist? Mais le terrifiant Albert Brooks dans Drive et la délicieusement instable Carrey Mulligan dans Shame, que deviennent-ils? Aux oubliettes, les deux plus belles performances de soutien de l’année (si l'on ne compte pas, bien sûr, le dinosaure de The Tree of Life). Au cachot, les rares moments excitants de notre année cinéma.

    — Acteur de l’année : c’est peut-être la catégorie la plus décourageante de l’année. Bichir, Clooney, Dujardin, Oldman et Pitt. Des poids lourds, d’accord (du moins pour les quatre derniers). Des qui feront joli sur la scène du Kodak Theater, d’accord encore. Mais honnêtement, que l’Académie ait jugé bon de se passer d’un coup de projecteur sur les performances exceptionnelles de Michael Fassbender dans Shame et de Michael Shannon dans Take Shelter, seule rivalité digne de ce nom cette année, la fait friser de bien trop près le ridicule. Quant à Andy Serkis…

    Une sélection qui refuse l’audace, l’innovation et la surprise, qui plonge à pieds joints dans le convenu, qui enfonce des portes ouvertes dans l’espoir bien vain de voir ses côtes d’audience remonter, qui se contente de donner des bons points, comme à l’école, à des films dont personne ne se souviendra dans dix ans… Et une année qui fourmillait de beaux moments cinéma mais s’annonce d’ores et déjà comme celle du triomphe du conformisme mou (on le sait déjà, les Américains vont être obligés d’apprendre à dire Hazanavicius). Autant de raisons qui font que cette année encore, les Oscar ne remporteront pas nos suffrages.

Bon cinéma

Helen Faradji

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Vos réactions (3)

  1. Décevant aussi de ne pas voir de nomination pour Trent Reznor et Atticus Ross, même si leur collaboration est (un peu) moins réussie que l'an dernier pour Social Network... Et pour continuer le jeu "(mauvaises surprises) et déceptions", un article intéressant sur The Playlist : http://blogs.indiewire.com/theplaylist/the-biggest-snubs-and-surprises-of-the-2012-oscar-nominations?

    par Mr. Pink, le 2012-01-26 à 10h19.
  2. Shame...c'est une honte qu'il soit si peu présent. L'absence de Carrey Mulligan est un pur scandale. The Artist et Extremely Loud et Lazhar (allez, dites-le, vous n'avez pas osé lui tomber dessus, dommage) c'est la manne traditionnelle du "feel-good movie".

    par , le 2012-01-26 à 10h37.
  3. Franchement, je vous trouve un peu sévère en ce qui a trait Nolte et Oldman. Ils sont probablement un échantillon de ce qu'Hollywood nous a donné de mieux au cours des trente dernières années. Et voyez-vous, malgré mon aversion inconditionnelle pour ce gala, je dois bien avouer que je ne saurais bouder mon plaisir d'enfin voir la présence de Oldman dans la catégorie du meilleur acteur, consécration tardive, mais on ne peut plus méritoire pour un des meilleurs acteurs de sa génération qui aurait mérité bien avant cet honneur.

    par Grégoire Lestoque, le 2012-01-26 à 13h28.

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