Format maximum

Plateau-télé

DURE JOURNÉE POUR LA REINE - par Robert Lévesque

2012-02-02

    Quand j’étais jeune collégien à Rimouski, la mère de l’un de mes camarades détestait la reine Élizabeth comme ce n’était pas permis ; je me souviens qu’elle nous raconta, un jour, l’avoir tuée en rêve en passant sur elle avec une tondeuse à gazon... Elle n’était pourtant pas « séparatiste », madame Amiot, brave épouse d’épicier, et je soupçonnai de la jalousie dans ce refus global. Moi, la reine, ce n’est pas que je l’aimais, mais je ne la détestais point depuis que je l’avais vue en chair et en os, mais pas encore reine, sur le quai de la gare en 1951. Elle n’était que princesse et déjà mère et très jolie. Dans mes Déraillements (Boréal 2011), je raconte ce souvenir et je m’attarde sur une photo qui nous la montre en train de danser à Rideau Hall avec un homme en chemise à carreaux…
 
    Eh bien la reine, cette reine, elle est encore là. Nous aurons passé nos vies à trimballer son effigie dans nos poches et nos porte-monnaie (mais moi je n’ai jamais eu de porte-monnaie, ce qui n’est pas un crime de lèse-majesté, j’espère). La reine de nos dix cents, de nos trente sous, de nos anciennes « piasses » brunes, la voilà à 87 ans (j’avais sept ans quand je la vis descendre du train) avec soixante ans de règne dans le corps. Ce n’est plus la jolie princesse de 1951 qui passait par chez nous, c’est la personne, je crois, la plus respectée au monde, tout simplement…
 
    Si respectée, la dame Windsor, que même le documentariste britannique Don Kent, qui vit en France républicaine depuis 40 ans, n’est pas arrivé, avec pourtant les pires intentions du monde, à se rendre iconoclaste devant l’icône au moment de signer un film sur elle en marge du jubilé de diamant qui nous tombe dessus en février 2012. Oh certes, il a filmé des langues osées ou piquantes qui nous disent qu’elle est austère et insipide, qu’elle ne change pas quand tout change, qu’elle ne sera jamais capable de prononcer le mot homosexuel (la reine n’est pas une queen), mais ce ne sont pas des langues sales et personne ne semble la détester comme madame Amiot jadis…
 
    Elle a ses défenseurs modernes, la souveraine de Buckingham, tel l’écrivain Alain de Botton qui trouve fascinante sa « rigidité » et qui tranche brillamment la question : « elle ne semble pas vouloir plaire, à une époque ou tout le monde veut plaire ». Le romancier Will Self (qui a refait un Portrait de Dorian Gray en 2002) souligne avec justesse qu’on critique la monarchie, cette vieille chose rococo, mais jamais la reine. Il y a même, dans ce docu suave, un designer pour affirmer qu’Élizabeth II « est un objet de design très réussi ». La reine-objet ? À plus de 80 berges, elle s’est tout de même sérieusement ankylosé la maman de Charles-les-oreilles, ce bébé que je vis dans ses bras en 1951 sur le quai de la gare…
 
    Parmi ses fidèles supporters interviewés par Don Kent, on trouve le romancier et scénariste (pour Frears, pour Chéreau) Hanif Kureishi, qui nous signale qu’elle a le même âge que sa mère, que c’est un peu sa mère, qu’elle est bonne et dévouée, qu’elle est toujours là, mais, as du punch, il laisse tomber que son plaisir coupable est de se promener entièrement nu dans sa maison en ne portant que la médaille qu’elle lui accrocha au costard…
 
    Dans ce documentaire savoureux (Ballade pour une reine) qui passe sur TFO le 4 février à 21 heures et le 6 février (le jour du jubilé !) à 22 heures 30, vous la verrez trotter à cheval avec Reagan (chacun sur sa rosse, bien sûr), sautiller à dos d’éléphant en Inde, ou retenir son dégoût à la première d’un opéra de Benjamin Britten (un homosexuel !) à Covent Garden en 1953 (Gloriana, certes pas son meilleur opéra, Joan Cross y créait une Élizabeth I flétrie et repoussée, ce qu’elle craignait sans doute de devenir elle-même). Flétrie oui, elle l’est forcément devenue, mais repoussée pas encore et sans doute jamais, car elle demeure aussi inébranlable qu’aimée, m’enfin que pas détestée...
 
    Il y a, au cœur de ce docu, un morceau de choix, une merveille, une pièce d’anthologie, un bonheur, un état de grâce : ce sont des images demeurées inédites et aujourd’hui offertes, nous sommes en 1947, elle n’est encore que princesse, on la voit danser sur le pont d’un bateau et il y a plein de marins en bermudas blancs, chemises blanches, elle porte une robe fleurie, elle a un sourire éclatant, elle fait plus que danser, elle virevolte, elle tente d’échapper à un marin qui la poursuit en jeu, elle renverse la seule autre fille qui est là, elle se laisse pourchasser, elle est heureuse, elle sait qu’elle sera reine un jour et elle a des jambes superbes…
 
Robert Lévesque
 

Publier sur twitter Partager

Vos réactions (0)

Soumettre une réaction

  *Votre courriel ne sera pas publié et est demandé seulement à titre de référence.