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DRIVE - critique d'Helen Faradji

2012-02-02

DRIVE, DRIVE, DRIVE!

    Bien sûr, Drive, prix de la mise en scène à Cannes en 2011, a ses fervents adorateurs, église au sein de laquelle résonne notamment la voix des géniaux critiques du magazine britannique Little White Lies qui signent le livret accompagnant cette sortie DVD chez Alliance, (un livret regorgeant d’analyses, d’anecdotes et de citations dont nos deux préférées : « By no means perfect, although it is hard to process the flaws while your insides are singing and you can’t catch your brain » ou cet aveu de Ryan Gosling : « We imagined Drive as a love letter to John Hughes written in blood »). Mais il a aussi ses virulents détracteurs. Parmi eux, les mieux intentionnés ont parlé d’un exercice de style dont la flamboyance n’avait d’égale que la prétention. Les autres d’une gigantesque imposture n’usant de sa forme clinquante que pour répéter des gestes de cinéma déjà et mieux vus. Pour tous, il ne semblait y avoir là qu’un symptôme de plus de cet affreux cinéma du vide et de l’esbroufe, de la vanité et de la pacotille. Des reproches qu’on avait en réalité déjà pu lire en 1992 lorsque débarquait dans le paysage cinématographique mondial un ovni, une bombe : Reservoir Dogs.

    Pas que les énergies des deux films soient semblables, au contraire (la bavardise contre le silence, la série 70’s contre le B movie 80’s, la surexcitation contre la neurasthénie…). Mais impossible à nier, les procédés déployés par Nicolas Winding Refn pour se sortir de l’ornière un peu grossière dans laquelle l’avaient coincé ses précédents films (la trilogie Pusher, Bronson, Valhalla Rising), et pour affirmer avec éclat son commentaire sur l’état du cinéma contemporain, sont les mêmes que ceux qu’inventait alors Tarantino.  

    Dès la première scène de Drive, rappelant le travelling circulaire de Reservoir Dogs dans une version plus sinueuse et sensuelle et dont le rythme langoureux sera immédiatement brisé par le générique et son hymne cool A Real Hero pour présenter Driver au ralenti, comme Little Green Bag annonçait la couleur des « héros » tarantiniens, la table des ressemblances est d’ailleurs mise et ne cessera de se remplir par la suite. Les immenses profondeurs de champ; Echo Park choisi comme point d’ancrage plutôt que le centre plus glamour de Los Angeles; Ron Perlman en survêtement, chaîne en or qui brille et bouche à laver au savon noir, robuste réincarnation de Chris Penn; le temps dilaté à son maximum (la scène où Driver attend à l’extérieur du motel que son nouvel acolyte sorte), comme si un élastique se tendait, préparant les moments où une violence brute et sauvage explose brusquement; l’utilisation de trompe-l’œil (Driver qu’on nous présente comme un flic dès la deuxième scène); Albert Brooks, cruel et manipulateur, en bon nouveau Mr White; le style peu subtil qui se laisse admirer pour lui-même; la musique pensée comme un personnage supplémentaire; le fétichisme tape-à-l'œil de chaque seconde (le blouson en satin blanc rebrodé d’un scorpion doré qui évoque, au choix, la veste en serpent de Wild at Heart ou Kurt Russel dans un Carpenter, le lettrage du générique en néon rose faisant son clin d’œil au Rumble Fish de Coppola, les ralentis à n’en plus finir singeant Johnnie To et John Woo, la bataille toute en ombre portée rappelant celle qui ouvrait Crossfire de Dmytryk, mais encore True Romance, The Wrestler, Casino, le cinéma de Friedkin, Mann ou Peckinpah…)… les coïncidences sont telles qu’on ne s’étonne même pas d’avoir vu Tarantino classer Drive dans son top 10 de l'année, dans la section « nice try award ». Le boss n’est pas prêt à se laisser chatouiller par les nouveaux venus…

    Reste pourtant une vraie différence qui fait de ce polar nerveux, nocturne et urbain plus qu’une énième tarantinade. Non, Nicolas Winding Refn n’est pas Guy Ritchie et assoit la personnalité de son film crâneur et sexy avec panache grâce à son personnage principal. Mystérieux Ryan Gosling, filmé comme un Steve McQueen de seconde zone, dont la moue mona lisienne, entre amusement et nonchalance, et le visage presque cireux laissent espérer tout et son contraire. Un personnage quasiment muet, énigmatique et rusé, taciturne et droopyesque, qui ose le sentimentalisme le plus rose (ce que Tarantino n’a jamais fait), il fallait y penser. Un personnage de « héros » dont pourtant chaque instant du film (la chanson thème notant « and you have proved to be a real human being and a real hero », l’enfant avec qui Driver discute pour savoir ce qu’est qu’un « good guy ») vient signifier la quasi-obsolescence.

    Car nous sommes en 2012, et les héros de cinéma n’existent plus, ne peuvent plus exister. Les films les ont déjà examinés trop parfaitement, trop idéalement, trop minutieusement pour qu’aujourd’hui encore, on puisse y croire tout d’un bloc. Une impasse dont Tarantino avait déjà pris acte, transformant ses figures en gars ordinaires, bêtes, lâches et drôles pour affirmer qu’après tout, nous pouvions tous être des héros de cinéma. C’est le même chemin qu’emprunte Winding Refn dans ce film maquillé comme un camion volé en refusant pourtant cette fois d’emplir à nouveau le contour de l’archétype, le laissant vide et ténébreux, uniquement réveillé par des accès insensés de violence sanglante et sourde. Comme si la rage de se savoir arriver après les maîtres, ceux du grand film noir, ne pouvait être entièrement contenue dans un immobilisme de façade. Comme si elle ne pouvait être absorbée par l’unique mélange de mélancolie et de nostalgie qui fait en réalité la seule et unique, mais épaisse, matière du Driver. Comme si être un héros de cinéma n’était plus tout à fait possible et qu’on ne pouvait se résoudre à succomber à l’immense tristesse que cela implique…
   
Helen Faradji

La bande-annonce de Drive

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