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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

LES FILMS DU CÔTÉ

2012-02-02

    Le Cirque de Nicolas Brault dans la catégorie Meilleur film d'animation (voici sa bande-annonce), Josée Deshaies pour sa photo de l'Apollonide / Souvenirs de la maison close et Incendies de Denis Villeneuve pour le César du meilleur film étranger…Après les Oscars, au tour des Césars, dont les nominations étaient annoncées en fin de semaine dernière, de remarquer le travail de nos créateurs. Décidément, le temps est aux réjouissances.

    Mais comme pour les Oscars, c'est aussi par ses absents que l'on peut aborder la liste des meilleurs films français de l'année telle qu'établie par les Césars (les sept heureux élus étant Pierre Schoeller, Maïwenn, Aki Kaurismaki, Alain Cavalier, Michel Hazanavicius, Eric Toledano et Olivier Nakache et Valérie Donzelli, les Césars ayant épousé, comme leur cousin yankee, la règle du « plus on est de fous, plus on rit »). C'est du moins le constat que tire Jean-Michel Frodon dans son instructif article paru sur le site Slate, « Avé Césars, ceux qui ne seront pas là vous saluent ». Car si l'on a souvent admiré l'industrie hexagonale pour avoir su préserver un équilibre périlleux entre la reconnaissance de ses succès populaires et l'encouragement de ses films plus personnels et ambitieux artistiquement, notamment lors de ses remises de prix, reste cette année l'impression d'une cinématographie qui paye, malgré elle, le prix de son succès.

    2011 aura en effet été une année plus que faste du côté français. Blockbusters-phénomènes au succès en salle bien établi (Intouchables, The Artist), films d'auteurs ayant réussi l'exploit, et sans difficulté, de passer le cap du million de spectateurs (Polisse, La guerre est déclarée, L'exercice de l'État – les chiffres, étonnants, montrent en effet que le public français n'avait pas autant plébiscité son cinéma depuis 1966), reconnaissance festivalière d'artistes plus « marginaux » (Bonello et sa Maison close, Cavalier et son Pater, Kaurismäki et son Havre), tous répondant d'une manière ou d'une autre aux abonnés présents des Césars, tous mis sur un pied d'égalité, quels qu'aient été leurs résultats de box-office (une idée idiote, d'ailleurs que de se soucier de ces résultats lors des cérémonies de récompenses, puisque comme le souligne si justement Frodon « s'il s'agissait de distinguer ceux qui ont eu le plus de succès, il n'y aurait nul besoin d'organiser un vote, il suffirait de regarder le box-office »). Une belle année, donc, tant dans la richesse que dans la diversité des films qu'elle a vus naître.

    Mais des Césars qui, s'ils reconnaissent les films les plus en vue de cette année-spectacle, dédaignent aussi ceux qui n'auront pas eu le succès médiatique des mieux choyés. Manquent ainsi cruellement à l'appel, toujours selon Frodon, Hors Satan de Bruno Dumont, Un amour de jeunesse de Mia Hansen-Love, Les bien-aimés de Christophe Honoré, Tomboy de Céline Sciamma, Americano de Mathieu Demy, Donoma de Djinn Carrenard (pourtant prix Louis-Delluc du meilleur premier film), Mafrouza, le documentaire fleuve d'Emmanuelle Demoris ou Nous, Princesses de Clèves de Régis Sauder. Des injustices qui au-delà du simple effet d'annonce inquiètent. Car, comme le note Michel Frodon « Une année incontestablement riche, mais menacée de déséquilibres dangereux quand, malgré la belle présence de quelques œuvres inventives et singulières, une prime à la rentabilité immédiate et à certaines formes de démagogie occupe une place croissante. C'est malheureusement logique dès lors que l'euphorie des plus puissants, principaux bénéficiaires de l'embellie économique, tend à étouffer les légitimes besoins des autres. »

    C'est d'ailleurs le même constat qui prédomine dans cet article des Inrockuptibles s'interrogeant sur le succès des films français à l'étranger (en 2011, ledit cinéma aurait cumulé 67.5 millions d'entrées, soit une hausse de 10% par rapport à l'année précédente). Un succès bien réel, mesurable, certes, mais qui, comme les Césars, a tendance à ne retenir de cette cinématographie que deux pôles, comme le souligne Caroline Mougey, responsable des ventes de la société SND, interrogée dans l'article : « C'est un marché devenu binaire. Le cinéma français à l'étranger est partagé entre les films populaires, comédies, thrillers ou mélodrames, qui offrent déjà aux acheteurs l'assurance d'un succès dans leur pays, et de l'autre côté des films d'auteur élargis, ceux qui ont été récompensés en festival et qui ont un potentiel commercial. »  Et c'est du coup tout un pan du cinéma français qui échappe aux radars, marginalisé qu'il est par son auteurisme, victime d'une croyance idiote voulant qu'il n'y ait pas de place pour tout le monde.

    Ces films du côté (puisqu'ils ne sont pas au milieu) qui n'ont pas la chance d'être identifiables par des « noms » médiatiques qui leur seraient associés sont ceux, justement, qui mériteraient récompenses et coups de projecteurs. Car ce sont eux qui souffrent le plus de ne pas avoir de vie en salles, chez eux ou ailleurs. Ce sont eux qui petit à petit risquent de disparaître, emportant avec eux cette notion de diversité qui fait pourtant la réelle singularité du cinéma français. Ce sont eux qui permettent véritablement de prendre le pouls de ce qui se passe en France, de la vitalité de ses jeunes auteurs et acteurs, de la pertinence de leur regard sur le monde. La preuve étant que les fameux oubliés des Césars sont justement ceux que nous n'avons quasiment aucune chance de découvrir ici, hormis leur présentation en festival. 

    C'est encore pour cette raison que nous pouvons nous réjouir de voir Nuit#1 d'Émond (bien que son absence de la catégorie meilleur scénario soit aberrante), Le vendeur de Pilote (absent de la catégorie réalisation, quelle étrange idée) et Coteau Rouge de Forcier concourir chez nous au titre de meilleur film de l'année chez nous ou encore Ce cœur qui bat ou Les tortues ne meurent pas de vieillesse remarqués dans la catégorie documentaire. Des films qui n'ont certes pas le même retentissement international et festivalier qu'un Monsieur Lazhar ou un Café de Flore, mais n'en restent pas moins essentiels à la bonne santé de notre cinéma et à l'intérêt que d'autres, hors de notre tout petit milieu, peuvent lui porter. Mais c'est aussi pour cette raison qu'il apparaît désolant, et même parfaitement navrant, qu'En Terrains Connus, Jaloux, Jo pour Jonathan et Marécages aient été outrageusement snobés par les Jutra. 

Bon cinéma 

Helen Faradji

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Vos réactions (1)

  1. Désolé d'avoir à souligner ceci, Helen, mais... il apparaît désolant, et même parfaitement navrant que tout comme La Presse et Le Devoir (qui n'ont même pas daigné simplement publier la liste des nominés dans les sections «mineures») 24 Images n'accorde dans ses commentaires aucune attention aux section court métrage et animation de la conférence de presse des Jutra.

    par Pierre Hébert, le 2012-02-02 à 10h28.

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