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Plateau-télé


LORSQUE L’ENFANT DISPARAÎT - par Robert Lévesque

2012-02-09

    Les nuages comme les coups sont bas dans l’univers de Maurice Pialat. Ce type ne faisait pas de cadeaux, ni au public ni à ses acteurs, ni à lui-même. Personne ne sortait indemne du plateau de tournage comme des salles de cinéma. Jean Yanne aurait pu le cogner certains jours, a-t-on su, et par contre Isabelle Huppert a dit comment « sa brutalité » était « nécessaire » à la création de ses ouvrages, des films drus, secs, sans complaisance ni pathos, que des tranches de vie réelle, au service de la véracité avant tout, un cinéma vérace.

    En 1987 à Cannes, quand il est allé chercher la Palme d’or pour Sous le soleil de Satan, c’était quasiment Satan lui-même qui apostropha la salle et le beau linge quand, sous les huées des imbéciles, il lança, avec sa palme tenue au poing comme une arme, le désormais fameux : « Si vous ne m’aimez pas, je peux vous dire que je ne vous aime pas non plus ». Des types comme Pialat, ça manque dans le cinéma français. Lui, aussi sensible que brutal et aussi brutal que sensible, grand cinéaste sous la lune, ce sont les reins qui l’ont lâché, en 2003, lui qui pourtant, et c’est vache la vie, les avait solides, comme on dit. D’autres, comme Jean Eustache, se sont achevés tout seuls. Ces petits-fils sombres des frères Lumière (il y a Doillon aussi, et évidemment maître Bresson) auront donné au cinématographe hexagonal des œuvres majeures, franches, précieuses. Un cinéma de la franchise (liberté, indépendance).

    On verra Loulou ce soir sur TFO à 21 heures, un film où quand ça baise le lit casse, où le déjeuner à la campagne tourne mal, où les apaches ne viennent pas d’Arizona, mais de la Santé, un monde de clopes, les paquets de Gitanes qui s’accumulent sur l’ardoise, les coups secs au zinc, la débrouille dans des piaules de hasard, changer de lit changer de corps, c’est ainsi que les amis de Loulou vivent, Loulou qui n’a jamais bossé, qui n’envisage pas de le faire, mais Loulou qui a rencontré Nelly qui a l’étrange particularité d’être une femme mariée, qui lit, qui fréquente les musées, qui ne parle pas trop, mais qui soudain passe dans sa vie, la vie de Loulou, qu’elle appelle « Louis », et qui pourrait y rester, peut-être…

    Et Nelly, à force de baiser à cœur de jour, mais parfois de retourner brièvement et on ne sait trop pourquoi chez son mari aigri et abasourdi, va – toute vie bourgeoise éradiquée – devenir enceinte de Loulou et Loulou va trouver un plaisir jusque-là inconnu à attendre que paraisse cet enfant, il va même promettre à Nelly qu’il se trouvera un boulot, vu les circonstances, et il va dire aussi : « Je m’fous de tout maintenant en autant que j’aurai un môme qui me fera… », et il fait des signes de joie avec ses mains… Quand Nelly, comprenant dans quel monde déréglé l’enfant pénétrera, se fera avorter, Loulou sera triste, très triste, lui qui ne l’a jamais été… Dernière image : Nelly traîne Loulou qui titube vers on ne sait où, on ne sait quoi…, on ne sait plus.

    Implacable cinéma social, au-delà de la lutte des classes, Loulou est l’un des joyaux noirs d’un cinéma du revêche dans lequel, caustique, jamais narquois, l’œil de Pialat traque ses personnages sans les ménager, sans nous ménager. Depardieu, le beau Depardieu d’avant sa massification, comme Louise Brooks qui avait sa Lulu, a son Loulou, le personnage collé à la peau, l’un de ses tout meilleurs. Et Isabelle Huppert qui n’est jamais totalement présente (comme l’écrivait Pauline Kael au sujet de sa performance dans Sauve qui peut (la vie), un titre qui aurait convenu à ce Pialat) a de ces absences insondables et intransigeantes…

Robert Lévesque

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