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WE NEED TO TALK ABOUT KEVIN - critique de Damien Detcheberry

2012-02-09

ROSEMARY'S TEENAGER

    Une bonne adaptation cinématographique commence souvent par une trahison. We Need to Talk About Kevin, adapté de l’excellent livre de Lionel Shriver, en est le parfait exemple. D’un roman dense et épistolaire, centré sur les démons intérieurs d’Eva Khatchadourian (Tilda Swinton), mère accablée d’un rejeton diabolique, Lynne Ramsay (Ratcatcher, Morvern Callar) tire un film radicalement dépouillé et laconique, tout en suggestions et ruptures de ton, une œuvre impressionniste et sensorielle qui confondra bon nombre de spectateurs, mais ne laissera pas indifférent. Au-delà du brillant exercice de style, ce à quoi l’ont réduit à tort quelques critiques cannois rabat-joie, on aura rarement vu exécutée avec autant de maîtrise la formule selon laquelle une image vaut mille mots.  

    Exit donc les « à-côtés » du roman qui ancraient le récit dans une temporalité concrète, comme le fait par exemple que les lettres écrites par Eva – démocrate convaincue – à son mari – farouche républicain – sont rédigées entre novembre 2000 et le printemps 2001, pendant la confusion électorale qui a donné naissance à l’ère George W. Bush. Cette mise en contexte historique et politique donnait au livre la consistance d’une parabole sur la société américaine, pervertie autant par la matérialité profonde de la première moitié de sa population que par les prétentions intellectualistes de la seconde. Car Eva, qui a fait fortune de ses nombreux voyages à travers le monde en rédigeant une collection de « guides du routard » destinée aux anglo-saxons, a mis sa vie aventureuse et ses rêves de jeunesse entre parenthèses pour s’embarquer dans l’autre rêve américain, celui de la vie de famille modèle : de son union avec Franklin (John C. Reilly), bon américain naïf et terre à terre, naît Kevin (Ezra Miller), le produit monstrueux de cette Amérique ambivalente et schizophrène. Dès ses premiers cris, Kevin va entrer dans une guerre psychologique implacable contre sa mère, sur qui il cristallisera sa haine.  

    Judicieusement, Lynne Ramsay évacue de son adaptation tout repère temporel et éclate le récit en images évanescentes, en haïkus cinématographiques qui évoquent et sous-entendent, sans jamais rien expliquer précisément. D’énigmes en non-dits, on se laisse emporter dans un puzzle narratif qui ne se révélera pleinement qu’une fois posée la dernière pièce. Et quelle pièce ! La construction dramatique anti-linéaire de We Need to Talk About Kevin rappelle ainsi les meilleures inspirations d’Alejandro González Iñárritu (21 Grams, Biutiful), si celui-ci avait soudainement perdu foi en l’homme. Car, plus que la plongée cérébrale dans la psyché adolescente, c’est la dissection cruelle et impitoyable de la culpabilité maternelle  qui constitue le cœur du film. A ce titre, le corps diaphane et caméléon de Tilda Swinton donne chair à la dégradation psychologique d’Eva avec une brutalité qui vient prouver, une fois de plus, l’extraordinaire talent de la comédienne à flirter avec la folie. Le malaise provoqué par sa présence hallucinée est renforcé par le charme magnétique du jeune Ezra Miller, découvert dans Afterschool d’Antonio Campos, et la présence faussement sereine de John C. Reilly. A travers ce trio de désaxés se dessine avec une clarté fascinante l’artificialité de la sacro-sainte Familia Americana.

    C’est à tort d’ailleurs que certains ont comparé We Need to Talk About Kevin à Rosemary’s Baby – pour les plus élogieux – et à The Omen – pour les plus sévères. Dans ces deux films, teintés de folklore et de religiosité, le mal est autre, hors de la mère qui est la victime innocente d’un être maléfique et surnaturel. Eva, au contraire, refuse catégoriquement d’être victime de sa maternité douloureuse, et Kevin, qui méprise le monde entier avec une arrogante indifférence, lui voue pour cela une haine qui la hisse à égalité avec lui. Le lien impalpable mais bien réel qui existe entre ces deux êtres, fait de murmures et de mystère, de rejet et de reconnaissance réciproque, s’avère au final autrement plus angoissant que toutes les sorcelleries.

Damien Detcheberry

La bande-annonce de We Need to Talk about Kevin

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